DEUX AMES DANS DEUX REGARDS
Qu'a voulu faire le peintre? S'est-il simplement amusé à suivre jusque dans les derniers détails une opposition pour ainsi dire toute matérielle? On pourrait le croire : jeune fille, jeune femme; robe blanche, robe noire; chaise, fauteuil; modèle assis à droite, modèle assis à gauche, etc.
.En réalité, je n'en crois rien. Le peintre, j'imagine,
a voulu scruter des âmes. Et cette sorte de diptyque pourrait s'appeler : Avant et après. Oui, avani et après... la vie..
Avant. C'est la jeune fille en robe blanche. C'est un jeune cœur neuf et fort, prêt à aborder la vie courageusement, mais averti pourtant, pressentant le mur d'airain de la destinée; d'où ces lèvres closes, sans sourire, et le regard droit et grave, résolu à lutter, tout en sachant qu'on peut être vaincu.
En résumé, une vierge qui pressent la vie sévère, mais qui la regarde en face, sans défaillance, comme sans présomptueux défi.
Après. C'est la jeune femme en robe noire. C'est un cœur jeune encore, mais déjà las, d'une lassitude intime. Point de lamentations ni de récriminations, mais une tristesse profonde, indéfinissable. On dirait que le regard, discrètement lointain, ne se lasse pas de se demander comment les idéales perspectives du rêve virginal ont bien pu être ainsi altérées et déformées par les tristes fatalités de l'existence. Ni colère, ni haine : la mélancolie sans fond de l'irréparable.
En résumé, un cœur de femme, obscurément blessé de la blessure mystérieuse, de la blessure qui ne guérit pas.
Résumons ce résumé.
Dans ces deux corps magnifiques, et dans ces deux nobles visages, c'est le regard qui tout de suite prend et retient l'attention, sans qu'il ait pourtant rien d'outré, sans lueur inquiétante ou morbide, rien que par le pressentiment ou le ressouvenir, rien que par la profondeur naturelle de vision, — la vision de la vie.
]~ision de la vie, pensée, c/me enfin : voilà bien en effet décidément ce que je trouve dans ces deux regards de femme.