LE SENS DE LA PASSION
Est-il besoin de s'arrêter longtemps ici? Qui ne sait quels gémissements pathétiques arrachent à la créature humaine l'amour et la mort? Qui ne sait que les cœurs, broyés par le destin, jettent au ciel d'immortels sanglots?
Voyez la Lucrèce de Shakspeare :
Alors ce pâle cygne, dans son nid de larmes, commença le triste chant funèbre de sa mort...
Ecoutez la passionnée Camille de Corneille, si mal comprise, à mon sens, jetant à la tiède sœur de son Curiace ces quatre vers si âpres, d'un rythme si profond, si grondants et si contenus, pour lesquels suffisait à peine l'émouvante voix de contre-alto delà sculpturale tragédienne Agar :
Parlez plus sainement de vos maux et des miens, Chacun voit ceux d'autrui d'un autre œil que les siens. Mais, à bien regarder ceux où le ciel me plonge, Les vôtres, auprès d'eux, vous paraîtront un songe...
Lisez la dernière lettre de Julie d'Etange à Saint - Preux, dans ce roman que je sais gré à M. de Vogue d'avoir osé qualifier devant moi de premier roman du monde, et dites si ce ne sont pas là des paroles déchirantes :
Adieu, adieu, mon doux ami... Hélas ! j'achève de vivre comme j'ai commencé. J'en dis trop peut-être en ce moment où le cœur ne déguise plus rien... Eh ! pourquoi craindrais-je d'exprimer tout ce que je sens ? Ce n'est plus moi qui te parle ; je suis déjà dans les bras de la mort. Quand tu verras cette lettre, les vers rongeront le visage de ton amante, et son cœur où tu ne seras plus...
Mais laissons ces choses. Laissons chacun s'abreuver, à sa soif, a l'océan des larmes...
l'éveil de la vie passionnelle dans l'humanité.
Il ne s'agit pas en effet de donner des exemples de passion : toutes les mémoires en sont peuplées.
Il s'agit de montrer et d'expliquer l'avènement de ce qu'on appelle la vie passionnelle dans l'humanité.
Les animaux n'ont pas de passions ; l'homme a des passions. Or l'homme n'est devenu que lentement homme, en se dégageant de sa primitive animalité.
L'animal en effet n'a que deux besoins : nutrition et reproduction. Et, par nature, ces besoins sont limités. En vain M. Letourneau, dans un livre d'ailleurs bien intéressant, allègue-t-il l'existence de formidables appétits soit gastriques soit génésiques : dans le monde physique, il n'y a pas; croyons-nous, proprement de passion ; il n'y a de passion que dans le monde moral, — c'est-à-dire social.
Pour Pascal, les deux grandes passions, ce sont Y amour et Y ambition. Soit. Tenons-nous-y.
Oui ne voit que l'éclosion de ces deux passions implique une vaste et profonde évolution bio-sociale?
L'ambition, la passion d'exceller, la volonté fougueuse de l'emporter sur ses semblables, soit en argent, soit en puissance, soit en gloire! Mais tout cela n'exige-t-il pas une société et une civilisation très avancées, un vaste système de fortunes privées ou publique, une complexe et escarpée hiérarchie, une émulation multiforme fouettée par une opinion publique exigeante et puissante? Le misérable anthropoïde qui ronge dans sa tanière un lambeau de chair
crue, quel cas pourrail-il bien faire d'un bulletin de la Bourse ou d'un feuilleton dramatique?
Et l'amour! Plus encore que l'ambition, s'il est possible, n'exige-t-il pas, pour sourdre au cœur humain, cette grande évolution bio-sociale dont je viens de parler?
La promiscuité est le régime de l'animalité et de l'humanité encore animale. L'élection est le régime de l'homme civilisé.
Pourquoi? Parce que dans l'humanité encore animale, tous les individus sont relativement semblables, pareils, tandis que dans l'humanité civilisée, tous les individus diffèrent. La division du travail, la spécialisation croissante, diversifient indéfiniment les tempéraments, les esprits et les caractères. Là aussi, comme partout ailleurs, le progrès se fait de l'homogène à l'hétérogène, du confus au distinct, du même à l'autre. Au cours de l'évolution sociologique, Y individualité s'accuse de plus en plus.
D'où il suit que les sexes ne peuvent plus s'accoupler indifféremment, au hasard : ils doivent s élire pour s'assortir.
Or, de la foule à l'élite, la marche est la même que de l'humanité primitive et animale à l'humanité moderne et civilisée : Y individualité s'aiguise plus encore.
D'où il résulte que plus un homme est haut, plus il a de peine à trouver la femme, la seule, l'unique femme, qui puisse s'assortir à lui. Et réciproquement.
N'est-ce pas là ce que nous montre de siècle en siècle l'histoire des créatures exceptionnelles, hommes d'élite ou femmes d'élite? Le trait essentiel de leur douloureuse vie, c'est la recherche de l'impossible amour. Mais le vulgaire les raille durement, faute de les comprendre. Ce qu'il prend pour les exigences ridicules ou
odieuses d'une vanité exaspérée ou d'une imagination pervertie, n'est, au fond, que l'expression légitime d'une nécessité pour ainsi dire toute biologique.
Le vulgaire, qui, lui, ne se résignerait pas à des amours animales, ne s'avise pas que l'élite, de son côté, ne saurait se résigner à de vulgaires amours.
Ainsi l'amour et l'ambition, ces deux passions cardinales, selon Pascal, ce sont là strictement des produits sociaux.
Et le roman et le théâtre, pour peindre les passions, ont dû attendre que la nature, par un sourd travail de trois mille siècles, fît germer et croître aux branches de l'arbre social ce fruit mystique, le cœur humain.