LA RAISON, C'EST LA CEREBRATION DE LA CITÉ
Je passe quelquefois par une rue très populeuse, où les deux trottoirs sont bordés de marchands et de marchandes au panier, serrés à se gêner, et qui tous, criant leur denrée, jettent continuellement au public un appel, toujours le même, indéfiniment répété. Souvent je m'arrête et j'observe une marchande, pendant un quart d'heure, une demi-heure, trois quarts d'heure même. Je la vois jeter son cri, continûment, sans arrêt, mécaniquement pour ainsi dire, et je compte : cent fois, deux cents fois, trois cents fois, et ainsi de suite. C'est à devenir fou. Et elle fait cela toute la matinée, ou toute la soirée ; et cela tous les jours sans exception, la gorge rauque, l'esprit raidi et comme ankylosé dans l'obsession du demi-centime ou du quart de centime à gagner par acheteur.
Eh bien, je le demande, comment un esprit, dans de telles conditions, pourrait-il, je ne dis pas suivre, mais soupçonner même les profondes démarches delà pensée d'un Hegel, ou les infinis replis du rêve d'un Shelley?
On me dira : mais, justement, nous espérons arracher le prolétariat à cette abrutissante obsession du maigre et précaire pain quotidien; nous espérons arriver à lui permettre de gagner sa vie plus facilement, au prix d'un moins grand nombre d'heures de travail ; nous espérons par conséquent lui obtenir, avec un suffisant salaire assuré, un peu de loisir pour cultiver ses facultés mentales, engourdies jusqu'ici et comme paralysées.
A la bonne heure. Mais donneriez-vous par hasard dans l'illusion de l'égalité des intelligences? Croiriezvous que les esprits ne diffèrent que par le fait d'avoir ou non reçu la culture? J'ai connu des gens fort cultivés qui se risquaient parfois à demander confidentiellement à leurs amis : mais que trouve-t-on donc de si remarquable dans Shakspeare?
La vérité, c'est que les inégalités mentales entre les hommes sont bien plus considérables encore que les inégalités musculaires. Il y a des torses d'athlète. Mais il y a aussi et surtout des cerveaux d'athlète. Le cerveau de Napoléon était plus compact et plus dense que ne sont durs et noueux les bras des lutteurs forains.
Comment comparer aux multitudes falotes ces puissants génies qui ont construit la conception moderne de l'univers, et jeté hardiment, par-dessus nos plats horizons, le porche immense de leur pensée cosmique?
La raison, c'est l'intelligence de l'élite, cette tête de l'animal social. La raison, c'est la cèrèbraiion de la cité.