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SENS RELIGIEUX

La religion! Quel mot, pourrions-nous dire, avec Carlyle..! Quel mot, « plus riche que Golconde ! » Des bibliothèques entières ne l'épuiseraient pas.

Nous ae voulons ici que donner quelques brèves indications, et montrer comment notre hypothèse générale semble pouvoir fournir aussi une explication de ce l'ail immense, la religion, qui semble si inexplicable.

M. <le Quatrefagesa donné de l'homme une définition célèbre : l'homme est un animal religieux. La définition peut être acceptée, à condition de bien l'entendre.

On sait d'ailleurs combien cette définition a été critiquée et contestée. Nombre de voyageurs et d'ethnographes soutiennent que maints groupes humains n'ont aucune idée de la divinité. A quoi il est répondu qu'une telle lacune mentale n'est pas possible, et qu'on n'y a pas bien regardé.

Il est certain que l'enquête est malaisée. Gomment saisir à travers des idiomes rudimentaires et une mentalité quasi animale encore, l'équivalent, plus ou moins grossier et méconnaissable, de ce que nous, civilisés, nous appelons l'idée de Dieu?

Longtemps encore les investigations et les controverses se donneront carrière.

Mais la question ne comporterait-elle pas, en dehors de la solution de fait, si laborieuse, une solution de droit ? C'est ce que nous allons essayer de voir.

l'idée technique de dieu.

Pour les philosophes, Dieu, c'est :

La substance fondamentale ;

La cause première ;

La fin suprême.

Analysons ces formules. Dans chacune je vois deux éléments : la notion, et le degré superlatif de cette notion. Par exemple, j'ai la notion de substance, ou de cause, ou de fin ; et, de plus, je porte ces notions pour ainsi dire à leur plus haute puissance.

Mais qui ne le sait? Pour dégager ces notions, pour en prendre conscience, pour les formuler enfin, il a fallu à l'humanité un fort long travail. Ce n'est pas Thomme primitif, mais seulement l'homme civilisé, et ce n'est pas la foule, mais seulement l'élite, qui est capable de dégager et de formuler ces notions essentielles.

Sans doute, comme le disait fort bien Leibnitz, ces notions nous sont innées. Mais, comme il l'ajoutait luimême : on possède bien des choses sans le savoir. Nous marchons à l'aide de muscles ; mais ces muscles, nous les ignorons, à moins d'avoir fait de l'anatomie. Pareillement, nous pensons à l'aide dénotions innées; mais ces notions restent ignorées de nous, tant que nous ne nous sommes pas livrés à cette autre dissection spirituelle qui s'appelle psychologie. Pour arriver à démêler ces ressorts secrets de la pensée, il faut se scruter soi-même, avec une vigueur, une obstination, et une acuité d'analyse dont fort peu de gens sont capables.

Et c'est pourquoi les notions de substance, de cause et de fin, encore qu'elles soient immanentes à chacun de nous, ne sont démêlées et distinguées que par fort peu de personnes, — à savoir par cette fraction de l'élite que constituent les psychologues professionnels, spécialisés dans l'investigation du fait mental. Ce qui implique, comme on voit, une organisation sociale extrêmement avancée.

Mais cela encore ne suffit pas, et même est loin de suffire.

Nous nous sentons nous-mêmes substance;cest-h-dive, nous sentons en nous un fond qui persiste à travers la fuyante diversité de nos états de conscience. Nous nous sentons cause, c'est-à-dire nous saisissons, dans notre propre action sur le monde extérieur, une force,.

une énergie, une puissance, un pouvoir efficace, producteur d'effets.

En dernier lieu, nous sentons que l'âme môme de potre activité, c'est, une fin où notre activité aspire, un bu I que notre activité poursuit. La fin représentée, imaginée, c'est la comme une pré-emption, comme une pré-libation, qui éveille et avive le désir, lequel, déroulant ses appétitions à travers notre organisme, engendre l'acte.

Mais il reste deux opérations à accomplir.

D'abord, il nous faut transporter, par analogie, aux autres êtres qui nous entourent, ces notions démêlées en nous. Il nous faut nous représenter les autres êtres comme étant eux aussi des substances et des causes, et comme poursuivant eux aussi des fins.

Enfin et surtout il nous faut scruter plus avant ces notions, appliquées à nous ou à autrui, peu importe.

Je suis substance et cause ; vous êtes substance et cause. Soit. Voyons pourtant : qu'est-ce que substance? Ce qui existe par soi. Est-ce donc par nous-mêmes que vous ou moi nous existons? Assurément non, et nous avons très nettement le sentiment du contraire.

C'est donc que je suis substance,... sans être vraiment substance. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il y a substance et substance? sinon qu'il y a substance relative et substance absolue? Moi, vous, tous les êtres de la nature : rien de tout cela n'existe rigoureusement par soi, rien de tout cela n'a en soi le fondement de son existence.

Et pourtant, il faut que ce fondement existe. Où donc se fonde l'existence universelle? Nous appelons Dieu cette substance réelle de toutes choses.

Même raisonnement pour la notion de cause. Tous les êtres de la nature sont des causes, sans doute. Oui, mais, par un autre côté, ils sont aussi des effets.

Ils produisent. Mais ils sont produits. Toute cause ici-bas est effet. Remontons à l'infini. Ne faut-il pas arriver à une cause qui ne soit que cause ? à une cause qui ne soit l'effet de rien et qui soit la cause de tout! En d'autres termes la nature entière ne nous montre que des causes secondes. Il nous faut une cause première. Cette cause première, nous l'appelons Dieu. Même raisonnement encore pour la notion de fin Nous poursuivons des fins plus ou moins hautes, des fins qui s'échelonnent, se superposent, se hiérarchisent, pour ainsi dire, à l'infini. Mais où donc est la fin suprême'! Ce suprême idéal, c'est Dieu.

On le voit, il n'est pas si simple qu'on pourrait le croire de concevoir l'idée de la divinité, en tant que constituée par la triple notion de substance fondamentale, de cause première et de fin suprême.

Cette conception est une complexe et laborieuse construction mentale où se distinguent au moins logiquement trois phases :

1° Etablissement des notions de substance, cause, fin ;

2° Transfert analogique de ces notions, de moi aux autres êtres;

3° Discernement d'une différence essentielle entre la nature relative des substances, des causes et des fins ordinaires et la nature absolue d'une substance, dune cause et d'une fin extraordinaires.

A ne prendre que la première et la dernière phase, l'humanité a dû s'élever d'abord aux notions de substance, de cause, de fin, et, démarche escarpée, s'élever ensuite à la conception d'une substance des substances, d'une cause des causes, d'une fin des fins]

Reprenons maintenant le problème dans les termes où il est posé : l'homme primitif avait-il Vidée de Dieu ?

Cette question, il faut l'avouer, apparaît maintenant

un peu ridicule. En effet, comme on L'a vu par ce qui précède, l'idée de Dieu ne saurait être présente dans la

pensée comme une pièce de monnaie est présente dans une bourse. L'idée de Dieu n'est pas un objet, une chose. L'idée de Dieu est une vaste et ardue construction mentale, qui implique une immense évolution de l'humanité.

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