L IDEE ANTHROPOMORPHIQUE DE DIEU
Prenons une autre conception de Dieu, moins technique.
Dieu, pour l'imagination populaire, c'est une projection de la personne humaine; c'est un moi élargi et approfondi infiniment, et porté à la suprême perfection.
Mais, ici encore, le cas est le même.
La notion du « moi » est aussi une construction, comme le prouve l'analyse philosophique. Et une fois celte notion construite, il faut, d'une part, la transporter à autrui, et, d'autre part, Yexalter à l'infini, c'està-dire aux proportions de la divinité.
On pourrait d'ailleurs scruter bien plus profondément encore.
Un animal est un agrégat de cellules. Dans cet agrégat s'introduisent lentement la coordination et la subordination. Le feuillet externe se différencie du feuillet interne, s'organise en chaîne de ganglions, et finalement en système nerveux.
C'est par cet appareil, le système nerveux, que l'agrégat s'ordonne et s'élève à Xunilè. Le moi, c'est cette unité de construction.
Mais n'est-il pas évident que la conscience du « moi » a dû, comme la construction de i organisme elle-même,
passer par toutes les phases d'une lente évolution ? N'est-il pas évident que la claire et distincte, la nette et énergique conscience du « moi » qu'ont atteinte aujourd'hui les animaux supérieurs, a dû se dégager laborieusement d'un « moi » en quelque sorte obscur et flottant, d'un « moi » tout épars et disséminé? Que de milliers de siècles n'a-t-il pas fallu pour serrer le faisceau de leurs puissances vitales et mentales !
Et ceci ne suffirait pas encore.
Plusieurs espèces animales sont sociables, notamment l'espèce humaine. Comme s'étaient associées les cellules pour constituer un animal, ainsi s'associent les animaux pour constituer une cité.
Mais, en ce cas, c'est une nouvelle organisation à élaborer, cest un nouveau « moi » à construire. Et pense-t-on que la construction du moi sociologique ne soit pas aussi lente et aussi laborieuse qu'a pu l'être la construction du moi biologique ?
Tout à l'heure il s'agissait de serrer le faisceau des puissances sensorielles. Maintenant il s'agit de serrer le faisceau des puissances rationnelles.
En d'autres termes, le moi humain n'est pas encore construit : il se construit.
Mais, si Dieu c'est le moi humain projeté, élargi et approfondi, qui ne voit que cette projection est ellemême subordonnée à la construction ?
Ici encore le facteur temps doit être introduit. Le mot de Voltaire a fait fortune : si Dieu a créé l'homme à son image, il faut avouer que l'homme le lui a bien rendu. C'est l'anthropomorphisme, — procédé plus légitime au fond qu'on ne le pense. Mais une réflexion s'impose : pour que l'homme puisse faire Dieu à son image, encore faut-il que lui, homme, soit fait. Or, à la lin de l'époque tertiaire et au commencementde l'époque quaternaire, Y homme n'était pas fait. Il ne l'est pas au-
jourd'hui encore. Comment donc l'homme tertiaire aurait-il pu avoir notre idée de Dieu?