ANIMALE
Je n'ai jamais pu comprendre l'interdit jeté sur le plaisir par certains moralistes.
Quand on a faim, manger est très bon. Y a-t-il là de quoi rougir?
Or tous nos sens peuvent avoir faim. L'œil, longtemps réduit aux ténèbres, a faim de lumière et de couleurs.
Un aéronaute qui redescend d'une grande et longue ascension, après avoir subi « le silence écrasant des hauteurs », ressent une joie d'enfant à percevoir les premiers bruits de la terre. Un homme actif, longtemps immobilisé, éprouve un irrésistible besoin de marcher.
PASSAGE DE L'APPÉTIT k L'ASPIRATION. 317
de courir. Rousseau voulait faire <1<^ nos enfants de France d'abord de « robustes chevreuils ».
Même le simple fait de respirer peut être délicieux : Théophile Gautier en donne la sensation très vive dans ces vers :
Je suis jeune; la pourpre en mes veines abonde, Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde Aspire a pleins poumons l'air de tous, l'air de Dieu...
Encore une fois, on ne voit pas bien ce qu'il pourrait y avoir de répréhensible dans ces diverses formes du plaisir animal.
La naïve antiquité n'y mettait pas tant de façons. Et M. Gaston Deschamps a bien raison de nous rappeler dans son récent volume (Sur les routes d'Asie; chez A. Colin; p. 232), les couplets anacréontiques que chantaient les éphèbes de Trallcs :
'EtcÎ [rjpacvatç xspEtvai; 'gîCt Xwcivai; xs noiaiç axoplaaç ôéXco 7tp07uveiv...
lotus — je veux m étendre et boire... »
Je crois bien d'ailleurs que nous ne sommes pas loin de revenir purement et simplement au sentiment antique.
J'ai remarqué récemment à la vitrine d'un éditeur, que « Pleasures of life » de sir John Lubbock, si élégamment traduit en français, sous les discrètes initiales G. L., en est déjà à sa soixante-quatorzième édition anglaise. Ce chiffre est assez éloquent.
l'instinct du bonheur.
Pareillement, rien de plus légitime que l'aspiration au bonheur.
Hédonisme et eudèmonisme sont des mots qui, tous deux, somme toute, doivent être réhabilités. Il est vrai que leur sens antique est malaisé à bien déterminer, et qu'il faudrait savoir le grec comme mon maître, M. Alfred Croiset, pour être bien sûr ici de traduire sans trahir.
Cependant on voit très suffisamment ce qu'Aristote, par exemple, entendait par son eudèmonisme, que M. Paul Janet a si justement défendu contre des rigorismes intempestifs, comme il sera dit en son lieu, dans notre livre III.
Victor Cousin d'ailleurs mettait bien la morale dans la bonne voie, quand il disait : la morale est ïarl d éclairer V instinct du bonheur.
Parole admirable, car elle pose comme fondamental Yinstinct du bonheur, tout en avertissant que cet instinct est assez généralement aveugle, et qu'il y a donc lieu de Yéclairer.
Pour Leibnitz, la sagesse est la science de la félicité. D'où il suit que Fin-sensé ne saurait être que malheureux.
De telles autorités, parmi tant d'autres, ne suffisentelles pas à établir la légitimité absolue de l'universel et indomptable instinct de plaisir et de bonheur qui transporte l'humanité?