REJET DU DÉTERMINISME
Le déterminisme a-t-il donc gain de cause? Pas le moins du monde. Les déterministes l'ont cru pourtant.
Ils disent triomphalement :
Chacun de nos actes est déterminé par des motifs, conscients ou non. Donc nous obéissons toujours à des motifs. Donc nous ne sommes pas libres.
A quoi ils ajoutent leur comparaison fameuse : la volonté est une balance, et les motifs sont des poids. Le poids le plus lourd, c'est-à-dire le motif le plus fort, l'emporte nécessairement.
Les déterministes en seront pour leur courte illusion.
M. Dolfus a réfuté l'argument du « motif », et je
crois pouvoir rétorquer la comparaison de la « balance ».
Sur l'argument du « motif », M. Charles Dolfus, cité d'ailleurs à cette occasion par M. Ravaisson, a dit en effet le mot le plus fin et le plus pénétrant.
Les motifs agissent sur moi. Le nier est puéril. Et c'est pourtant à quoi s'obstinent les défenseurs maladroits de la liberté. La liberté est vraie, certes, mais pas du tout en ce sens.
Voici comment raisonne M. Dolfus. Un même motif fait des impressions différentes sur différentes âmes. Tel argument qui vous fait pencher violemment peut m'incliner à peine, sinon me laisser immobile. Cela dépend de nos intelligences, de nos cœurs, de nos caractères, de nos tempéraments, de nos éducations, de nos âmes respectives.
M. H. Marion dit aussi, pareillement (La Solidarité morale, introd., p. 35) : « Les motifs... n'ont que la force que nous leur donnons ».
Le motif n'a donc pas une force intrinsèque constante. Le motif n'a pas une valeur objective fixe. Le motif aune valeur variable, une valeur toute subjective.
C'est moi, c'est la qualité de mon âme, qui donne au motif sa valeur. Le motif devient ainsi mon motif. En obéissant aux motifs, c'est donc à mes motifs que j'obéis. Mais obéira ses motifs, c'est s'obéir à soi-même. Et s'obéir à soi, c'est précisément la liberté! (Bien entendu, sous réserve du problème des origines métaphysiques du « moi », et des perplexités de Boèce, de Laurent Valla, et de Leibnitz, sur le cas des Judas cl des Tarquin).
Quant à la comparaison de la balance, pour qu'elle fût vraie, il faudrait que les motifs, comme les poiiK eussent une valeur, une force objective constante. Or, nous savons qu'ils n'ont au contraire qu'une valeur sub-
jective variable. D'où ma formule : en matière de délibération et de décision, c'est la balance qui fait le poids des poids.