LA THÉORIE DES TROIS « MOI
Mais ce n'est là, pour ainsi dire, que la surface du problème. Il faut entrer plus avant.
En disant que tel motif peut influer différemment sur vous et sur moi, je réserve mon individualité à moi, je réserve mon moi, distinct du vôtre.
Mais cela ne suffirait pas.
Non seulement mon moi peut différer du vôtre, mais mon moi de demain pourra différer de mon moi d'aujourd'hui.
Pas plus donc que vous ne pouvez juger de moi d'après vous, je ne puis juger de mon moi à venir d'après mon moi présent. Et ainsi, je dois réserver ombrageusement, outre mon moi présent, mon moi futur.
Je change donc? Oui. Et ce changement se produit-il au hasard? Non pas. Je change, c'est-à-dire, je m'instruis, tant à mes dépens que par l'exemple d'autrui. Je me corrige, je me redresse, je me perfectionne.
L'instinct du bonheur m'entraîne. Mais cet instinct s'éclaire de jour en jour. Si jeunesse savait... Le parfait bonheur serait le fruit de la parfaite conduite, laquelle serait la conséquence de la pleine intelligence dans la pleine énergie.
Mon moi imparfait, par un moi de plus en plus perfectionné, tend au moi parfait.
Traduction chronologique : mon moi présent, par mon moi futur, tend au moi éternel.
Je sens donc que je progresse, et que je m'affranchis, et peux m'affranchir toujours de plus en plus de l'erreur et du vice.
Or, cet affranchissement sourd, ce phénomène mystérieux de mon intime libération, voilà précisément ce qui me donne cet indomptable sentiment de ma liberté, que ni les plus subtils sophismes ni les plus acerbes railleries n'ont jamais pu déconcerter.