OU AN-ARCHIE
Je suis l'un des trente-huit millions d'individus qui constituent la cité française. Je dis « moi ». Mes concitoyens réapparaissent comme ayant chacun aussi leur « moi », que je m'imagine nettement distinct du mien, pour ne pas dire plus. Et au-dessus de tous ces « moi », extérieurs les uns aux autres, simplement juxtaposés, sinon opposés, il n'y a, ce semble, rien.
Telle est la conception courante, reflétée dans la doctrine dite individualiste, par la double famille d'écrivains et de politiques appelés économistes et libéraux. Telle est la notion nominaliste de l'Etat.
Rien de plus faux que cette notion.
D'abord les « moi » des particuliers, loin d'être distincts sinon opposés, sont connexes, solidaires, impliqués les uns dans les autres, interdépendants. Je crois l'avoir surabondamment prouvé.
Mais de plus et surtout, tous les « moi » privés naissent, vivent et meurent, se meuvent enfin dans un « moi » supérieur, un « moi » public appelé l'Etat, à qui s'appliquerait admirablement le mot de Sénèque : « In Mo vivimus, movemur et sumus ».
Le « particulier » dit « moi ». Mais l'Etat aussi dit « moi ».
Et, sans le savoir, le minuscule « moi privé » s'alimente au majuscule « moi public ». Car c'est le « moi public » ou Etat qui est le cerveau du corps politique, comme le cerveau est l'Etat du corps physique.
Le cerveau est la quintessence de l'animal. L'Etat est
la substance de la nation. Les gouvernements, disait Emile de Girardin, sont les âmes des peuples.
Oui, si le cerveau explique la pensée inférieure ou animale, l'Etat explique la pensée supérieure ou sociale ou proprement humaine.
Ainsi le cerveau est Yâme du corps physique, et l'État est Yâme du corps politique.
Oui, au nom de la science moderne, au nom de la bio-sociologie, je propose nettement de remplacer l'idée d'âme, substance individuelle, par l'idée d'élite, groupe social, classe dirigeante, Etat.
L'âme ainsi conçue n'est plus une chimérique entité r comme dans le pseudo-spiritualisme, qui n'est qu'un pur verbalisme. L'âme ainsi conçue devient la plus positive des réalités.
Des « moi privés » qui s'impliquent l'un l'autre et qui s'alimentent tous à un « moi public » où ils sont enveloppés, — telle est la notion réaliste de l'Etat.
Nier le « moi public », son existence et sa prééminence, c'est nier que la société soit un organisme, c'està-dire une association fondée sur la division du travail, laquelle division du travail consiste essentiellement dans le dédoublement du corps en deux groupes : les dirigeants et les dirigés, c'est-à-dire la tête et les membres.
Le nominalisme politique est un a-cèphalisme, — c'està-dire une an-archie, une régression au conflit et au chaos.
Est-il besoin de répéter que ce que j'entends par État, c'est Y élite! Et que l'élite, pour moi, se dédouble en deux pouvoirs :
1° Pouvoir spirituel : les poètes et les savants, ou, d'un seul mot, les philosophes, avec les publicistes qui popularisent leurs idées ;
2° Pouvoir temporel : les législateurs et les gouver-
SOCIALISATION DE L'IDÉE DU << MOI ». 3!i:>
liants, ou, d'un seul mot, les politiques, avec les fonc tionnaires qui appliquent leurs décisions.
Les économistes et les libéraux, en contestant que la société soit un organisme, en rejetant le « réalisme » politique, que font-ils donc autre chose, au fond, que nier l'Etat, que nier l'élite ?
L'égalitarisme nous tue.