‹ La cité moderneChapitre 238 sur 467 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE PROBLÈME MORAL : LA FORCE ET LE DROIT. COMMENT ON POSE D'ORDINAIRE LE PROBLÈME MORAL.

Les moralistes, en gênerai, ne me paraissent pas mettre l'accent sur la difficulté véritable.

Je prendrai pour exemple un livre que je goûte particulièrement, à savoir La morale de M. Paul Janet (l vol. chez Delagrave).

L'Ethique de M. Janet est fondée sur trois notions principales, les notions de bonheur, de perfection et de devoir, — et, par conséquent, synthétise trois principales philosophies, les philosophies d'Aristote, de Spinosa et de Kant.

1° Avec Arislote, M. Janet affirme simplement et nettement, pour l'homme, le droit au bonheur;

2° Mais, avec Spinosa, il distingue, pour l'homme, un état de nature et un état de raison, c'est-à-dire un état de barbarie et un état de perfection ; et il établit que le bonheur ne peut résulter que de la perfection ;

3° Enfin, avec Kant, il admet que le passage de l'état

de nature (et par conséquent de misère) à l'état de raison (et par conséquent de bonheur) est une ascension fort laborieuse; et qu'il faut donc que l'homme s'évertue sans cesse à faire prédominer sa volonté supérieure sur sa volonté inférieure, c'est-à-dire s'impose un effort yui n'est autre chose que le devoir .

Le devoir pour la perfection, et la perfection pour le bonheur : telle est l'Éthique de M. Janei.

Si c'était le lieu, je me complairais à montrer tout ce qu'il y a de vérité profonde dans chacune de ces trois thèses.

Rien de plus vrai, par exemple, que cette idée spinosiste d'une ascension de l'état dit de nature à l'état dit déraison, — sauf que ni Spinosa ni M. Janet n'indiquent le comment de cette ascension, ce qui pourtant est le point qui importe.

Rien de plus juste que la théorie kantienne de l'autonomie, — élucidée, sinon rectifiée par M. Janet.

Enfin et surtout rien de plus sensé que Yeudoménisme aristotélique rétabli par M. Janet contre Kant à qui il reproche avec raison d'avoir rompu la saine tradition des grands moralistes, de Platon à saint Augustin et de saint Augustin à Leibnitz, et d'avoir ainsi troublé l'œuvre des siècles, au lieu d'y collaborer naïvement et simplement.

M. Gabriel Séailles dit quelque part : « M. Lachelier a assez fait pour la philosophie en établissant contre Kant par une démonstration à priori, qui nous semble irréfutable, la nécessité de la loi des causes finales pour l'existence de la pensée. » (Du Génie dans l'Art, chez F. Alcan; ch. I, note de la p. 41).

Je dirais volontiers, à mon tour, que M. Paul Janet a assez fait pour la morale en rétablissant contre Kant la légitimité de l'aspiration au bonheur.

En un mot, rien de plus solide, rien de plus satisfai-

sanl, à bien des égards, que celte savante et noble synthèse du devoir, de la perfection et du bonheur.

Page 1