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CRITIQUE DE CETTE METHODE

Et pourtant, en un certain sens, on croit s'apercevoir que le problème moral rïest même pas posé!

M. Janet d'ailleurs indique lui-même l'objection, en l'atténuant peut-être.

Voilà trouvée la règle de l'individu : par le devoir, à la perfection, pour le bonheur...

Soit. Mais l'individu est-il seul ici-bas? Et la morale n'a-t-clle pas à s'occuper du rapport des individus entre eux? N'est-ce pas même là le problème véritable?

M. Janet, je le répète, a très bien vu l'objection :

Mais ici de nouvelles difficultés nous attendent : car comment passer de notre bien propre au bien d'aulrui ? La morale en effet n'exige pas seulement de nous la perfection individuelle : elle exige que nous travaillions au bonheur des autres, ou tout au moins que nous ne portions pas atteinte à leur dignité, à leurs droits, à leurs propres biens. Comment donc nous élever du bien personnel au bien impersonnel ? Ici la morale semble être en face de la même difficulté que la métaphysique : passer du moi au non-moi, et du sujet à l'objet. (La Morale] ly 5,114).

M. Janet dit : « Ici de nouvelles difficultés nous attendent... ». Je dirais volontiers : « Ici nous attend la vraie difficulté... »

Le passage de soi à autrui, dit aussi M. Guyau, c'est la pierre philosophale de l'Éthique.

Il y a à vrai dire en philosophie trois difficiles passages :

1° En Psychologie, le passage du sujet à Y objet ;

2° En Morale, le passage de soi à autrui ;

3° En Métaphysique, le passage du fini à Y infini.

Trois passages difficiles, ai-je dit; oui, mais non impraticables pourtant.

Nous n'avons à nous occuper ici que du problème moral.

Comment passer de la considération exclusive de soi à la considération d'autruit M. Janet répond : « Parle fait que nous-mêmes nous tendons à la perfection pour le bonheur, nous concevons, par analogie, que les autres hommes, nos semblables, ont même tendance et même aspiration.

« Si j'aime la vie, dit M. Janet, il est probable que les autres l'aiment aussi... ». Or, ajoute-t-il, les biens d'autrui sont « hors de moi, distincts de mes biens propres » ... « et cependant, je reconnais comme bon que les autres hommes en jouissent... » (ibid., p. 120). Et ainsi est franchi le difficile passage de moi à autrui.

Le dirai-je? Je crains bien que cette solution ne soit tout à fait illusoire, dans la vie pratique.

L'identité des ambitions engendre-t-elle la paix... ou la guerre?

N'est-ce pas César Borgia qui disait : « Voyez comme nous nous entendons bien, mon cousin et moi... nous voulons tous deux la même ville ! »

Il est certain que dix hommes qui veulent la même femme ou le même emploi ne sont pas nécessairement disposés à s'embrasser pour l'amour de cette identité d'aspirations ou d'appétits.

Disons la vérité. La difficulté, en morale, ce n'est pas d'obtenir que l'homme sorte de l'état de nature et de ïa bestialité pour s'élever à la raison et à la dignité humaine. En réalité, nul ne tient à croupir dans l'ordure animale, — sauf peut-être quelques individus frappés de déchéance, comme ce Gryllus du Tèlèmaque (cité

par M. Janet) qui, au grand scandale d'Ulysse, s'accommode si bien de l'état de pourceau.

Non, la vraie difficulté, en morale, ce n'est pas de stimuler les nobles ambitions dans chaque individu La vraie difficulté, c'est d'établir d'un individu à l'autre des sentiments et des relations non d'antagonisme, mais d'association et d'amitié.

Paix ou guerre entre les individus : le vrai problème, le voilà.

C'est donc, à mon sens, par ce côté et sous cet aspect, qu'il faut aborder la Morale.

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