FAIBLES ET FORTS ; LIMITATION ET ILLIMITATION
Telle est bien en effet la façon générale de penser sur ces questions.
Les faibles — légion — se disent : Dieu veuille que les forts se modèrent, se contiennent, se limitent, se restreignent et se contraignent ! Dieu veuille que les forts renoncent à une part de leur force, de leur puissance, de leur ambition! Dieu veuille que les forts fassent le sacrifice d'une part de leur prérogative !
Ce que les faibles demandent aux forts, c'est donc bien la limitation, le renoncement, le sacrifice, — lesquels d'ailleurs comportent tous les degrés, du léger sacrifice au sacrifice total. Et « l'opinion » mesurant le degré de la « moralité » précisément à l'étendue du sacrifice, échelonne ou étage ses admirations du simple « honnête homme » au « héros » ou au « saint ».
Voyons pourtant la contre-partie.
Les forts — poignée — de leur côté se disent : nous avons la force, pourquoi? Oui, pourquoi ? sinon pour en user? sinon pour faire notre large trouée dans le troupeau bêlant des faibles? Que vient-on nous parler de limitation, de renoncement, de sacrifice ? Toute énergie tend à l'expansion, et tout appétit à l'assouvissement.
C'est déjà bien assez, c'est déjà trop, d'avoir une limite naturelle. La nature en effet nous a, dit-on, dispensé d'une main prodigue, la vigueur du bras et du cerveau. D'une main prodigue, soit, comparativement au lot des multitudes ; mais d'une main fort avare, absolument parlant. Notre bras peut-il déraciner un chêne? Notre cerveau peut-il sonder le mystère de l'être ? Et cette vigueur même, musculaire et nerveuse, que devient-elle après quelques brèves années ? Ne sombre-t-elle pas dans la décrépitude, la sénilité, et la mort ?
Nous ne disposons donc que d'une force doublement limitée par la nature, — limitée en quantité et limitée en durée. Que vient-on nous parler de la limiter encore, d'une limitation artificielle ?
Que signifie cette mystification ?
De quel front ose-t-on nous venir prêcher, sous le nom de « morale », je ne sais quel stupide amoindrissement de nous-mêmes ?
Foin des barrières et des entraves ! Ruons-nous. Et que notre vie, si brève, soit du moins une ivresse, l'ivresse de la force royalement déchaînée !
Je le répète, il y a deux morales : 1° la morale des forts, ou morale de la force effrénée; et c'est ce que j'appelle la morale matérialiste; 2° la morale des faibles, ou morale de la force réfrénée, et c'est ce que j'appelle la morale spiritualiste.
Mais ce qu'il importe par-dessus tout de remarquer, c'est que ces deux morales reposent sur la même base, sur le même dogme, sur la même prémisse, à savoir, que/es intérêts sont antagoniques, etque, par conséquent, la « moralité », c'est essentiellement une limitation, limitation tantôt acceptée et tantôt répudiée, ou plutôt, limitation toujours plus ou moins répudiée, mais d'une répudiation tour à tour hypocrite ou cynique.
NECESSITE D UNE SYNTHESE
Négation du droit, ou négation de la force : de ces deux solutions, laquelle adopterons-nous?
Ni l'une ni l'autre.
Nous répudierons également et l'exclusivisme brutal des matérialistes et l'exclusivisme sentimental des spiritualistes.
Nous montrerons qu'on peut et qu'on doit concilier la thèse des uns et l'antithèse des autres dans une large et précise synthèse.
C'est faire en morale ce que nous avons déjà fait en psychologie.
Là aussi, en effet, on l'a vu, nous nous sommes trouvés en présence d'une thèse matérialiste, solide mais grossière, et d'une antithèse spiritualiste, élevée mais chimérique. Et nous avons été amenés à chercher et à trouver une synthèse qui conciliât la part de vérité des deux doctrines, en éliminant leur part d'erreur.
On nous permettra d'ailleurs de faire remarquer que cette symétrie ou ce rhythme, dans leur simplicité frappante, n'ont rien d'artificiel, mais naissent et sortent du fond des choses.