L INTERET APPARENT ET L INTERET REEL. EXEMPLE
Je ne vois plus que deux autres sens : sacrifice de Yintérêt apparent à Yintérêt réel; sacrifice d'un intérêt réel mais inférieur à un intérêt réel et supérieur.
Prenons le premier cas.
Je me souviens d'avoir lu jadis ce bout de dialogue entre un excursionniste et un paysan pyrénéen : « Combien faut-il de temps pour aller au pic du Midi? — Quatre heures, si vous allez lentement, et six si vous allez vite ». Ce paradoxe est instructif. En apparence, l'excursionniste a intérêt à marcher bon train. En réalité, il a intérêt à prendre et à garder une allure modérée.
A combien de cas ne pourrait-elle pas s'appliquer, cette sage réflexion !
Voici par exemple le ministre de l'Instruction publique qui charge un jeune naturaliste d'une mission en Océanie, pour étudier telle ou telle variété de poisson ou d'insecte. Supposez un instant que le percepteur des contributions directes s'avise d'interpeller le premier contribuable qui se présentera pour payer l'impôt, et lui dise : « Dans la somme « globale » payée par la nation pour le budget de l'année courante, et par conséquent dans les fractions décroissantes payées par le département, par la commune, et par vous, il y a un certain nombre de francs ou de centimes, destinés à payer les frais de mission d'un naturaliste qui va en Océanie étudier tel insecte ou tel poisson »
Que pensez-vous que répondrait le contribuable ? Il est infiniment probable qu'il s'écrierait : « Au diable les insectes et les poissons de l'Océanie! Laissez-moi donc mon pauvre argent, mes francs, mes sous, mes
LE DÉSINTÉRESSEMENT, NOTION CONTRADICTOIRE. -il«J
centimes, qui me coûtent tant à gagner et don! j'ai si
grand besoin! »
Traduisons l'incident. Le contribuable se dit : mon intérêt est de ne pas débourser... Que réplique, au moins implicitement, le percepteur, ou plutôt le ministre qui délègue le « missionnaire » aux frais de la nation? Le ministre réplique, au moins implicitement : « En effet votre intérêt semble être de ne pas débourser... c'est là votre intérêt apparent... Mais ce n'est point là votre intérêt réel... Le « missionnaire » que j'envoie scruter la faune australienne, par les faits qu'il établira, contribuera dans la mesure de ses forces à constituer définitivement la science biologique, fragment de la science totale... Or, la science, qu'est-ce, sinon la conception positive de l'univers et de la place de l'homme dans l'univers, conception d'où doit se dégager la saine et solide morale définitive?
« Mais qu'est-ce à son tour que l'établissement de la morale définitive, sinon la chose à la fois la plus urgente et la plus importante, la chose précieuse entre toutes? Qu'est-ce, sinon ce à quoi aspire et ce vers quoi soupire constamment et ardemment le genre humain?
Qu'est-ce que « cet insondable monde où je vis? » Qu'est-ce que l'homme dans l'univers? Que doit-il espérer? Et que doit-il faire? N'est-ce pas là le faisceau des questions suprêmes? N'est-ce pas là l'anxieuse interrogation jusqu'ici sans réponse?
« Et, par conséquent, quiconque peut aider à élaborer cette réponse si attendue, ne sera-t-il pas le bienvenu ? Ne ferez-vous donc pas le « sacrifice » de quelques sous pour avancer l'heure de la « révélation »?
« Ou plutôt, que parlé-je de « sacrifice »? Une « règle de conduite » sûre, ne serait-ce pas un bien d'une
valeur inappréciable ? Qu'est-ce que quelques sous en comparaison? »
C'est ainsi que réplique, à bon droit, le ministre.