LA FOULE, DUPE ÉTERNELLE DE L'INTÉRÊT APPARENT
Au fond, si le contribuable comprenait, il acquiescerait avec empressement. Le contribuable ne rechigne que parce qu'il ne comprend pas.
J'ai pris cet exemple d'une mission scientifique instituée par l'État. Mais je pourrais prendre l'œuvre entière de l'Etat.
En effet, quand l'État organise l'armée et la police, tout le monde, ou à peu près, le comprend et l'approuve. La nécessité de se défendre contre les envahisseurs du dehors et contre les malfaiteurs du dedans, c'est là une double nécessité comprise de tous.
Mais l'État ne s'en tient pas là. Il prend des mesures générales pour favoriser l'agriculture, l'industrie, le commerce, l'instruction, l'éducation civique et esthétique, etc., etc. L'État porte ses regards au loin et au large. Il embrasse par la pensée de vastes espaces et de longues périodes. Gouverner, c'est prévoir et pourvoir.
Or, c'est ici que les foules cessent de comprendre. Elles ne peuvent guère entrer dans les considérations complexes et profondes qui dictent à l'Etat sa conduite à longue portée. Elles se contentent d'obéir. Elles subissent sans acquiescer. Leur éducation progressive consistera à éclairer de plus en plus leur obéissance. Mais, somme toute, il restera toujours un écart infranchissable entre la foule et l'élite, c'est-à-dire entre la débile pensée, dupe éternelle de Yintérêt apparent, et la pensée vigoureuse, seule capable de concevoir Yintérêt réel. Pour que cet écart cessât, il faudrait que cessât l'inégalité mentale des individus . C'est-à-dire, il
LE DÉSINTÉRESSEMENT, NOTION CONTRADICTOIRE. i2l
faudrait que les lois naturelles fussent renversées et abolies.
Pour un seul Thémislocle, « puissant connaisseur des choses présentes et exquis conjectureur des choses futures », il y aura toujours des milliers d'Athéniens insensés.