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HÉROÏSME, EST-CE DESINTERESSEMENT

Reste le dernier cas : sacrifice d'un intérêt inférieur à un intérêt supérieur.

Pour la question qui nous occupe, ce cas est très facile à expliquer.

Fréquemment, nous voyons des hommes partir pour le pôle nord, pour l'Afrique centrale, pour les hauts plateaux de l'Asie ; fréquemment, des hommes s'inoculer des maladies pour les étudier à fond sur eux-mêmes ; fréquemment, des hommes se livrer aux expériences les plus dangereuses pour découvrir ou inventer la constitution d'un explosif, etc., etc.

A tous ces hardis explorateurs de l'inconnu, le public ne ménage pas son admiration et ses louanges. Pourquoi? Parce que le public se dit : voilà des hommes jeunes, robustes, intelligents, souvent occupant des places enviées, parfois riches.... Pour être heureux, ils n'auraient qu'à rester bien tranquilles dans leur pays, dans leur profession.... Or, pas du tout.... Ils n'hésitent pas à risquer dans des entreprises téméraires, nonseulement leur argent, non-seulement leurs loisirs et leurs plaisirs, mais leur santé et leur vie !... Ce sont des héros ! Ce sont des hommes de désintéressement et de sacrifice.

Ainsi parle le public. Et le public a raison, au moins à moitié.

Ces hommes sont en effet des héros. C'est-à-dire

qu'ils foulent aux pieds îcs biens vulgaires, pour des biens plus nobles et plus rares.

Mais il est deux points sur lesquels le public se trompe.

« Pour être heureux, dit-il, ils n'auraient qu'à se laisser vivre... » Erreur! C'est précisément parce qu'ils ne trouvent pas le bonheur dans le train de la vie commune, qu'ils se créent une existence laborieuse et périlleuse.

Il y a en effet deux sortes de souffrance : la souffrance par excès d'action, quand la fonction dépasse les énergies disponibles; et la souffrance par défaut d'action, quand les énergies disponibles l'emportent sur l'énergie dépensée.

Un paralytique ne songe guère à tenter l'ascension du Mont-Blanc. Et Napoléon eût sans doute assez impatiemment supporté la vie d'un chef de bureau.

Mais la seconde erreur du public est de beaucoup la plus importante ici. « Ces hommes, dit-il, sont des hommes de désintéressement et de sacrifice. » Voilà le malentendu, par où toute la morale est faussée.

Désintéressés ces hommes, comment l'entendez-vous? Désintéressés des biens inférieurs, je crois bien. Mais ajoutez donc : et intéressés aux biens supérieurs!

C'est-à-dire qu'ils préfèrent un million à un sou ! L'étrange désintéressement que voilà ! Le désintéressement nest autre chose que le paroxysme de V intérêt.

^'allégresse de l'héroïsme en supprime-t-elle

le mérite?

Est-ce que je dis cela pour amoindrir le héros? Tan/ s'en faut! Et cela, en fait, le diminue-t-il? Pas du tout. Le héros n'en reste pas moins l'individu doué de facultés si puissantes que les vulgaires emplois où s'accommodent les médiocres virilités ne sauraient lui suf-

(hv, ei qu'il va cherchanl de parle monde des travaux, des labeurs, des périls à sa (aille. Le héros est Frire puissant et fécond qui jouit de sa fécondité. Pourquoi donc voudriez-vous qu'il créât sans joie et sans allégresse? Et pourquoi la joie qu'il goûte à créer lui enlèverait-elle à nos yeux tout le mérite de sa création? Nous voudrions que le génie nous réjouit en restant luimême incurablemcnt morose! Nous voudrions qu'une intime indigence fût la rançon des magnifiques libéralités dont il nous accable! La prétention est au moins plaisante.

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