LE VICE EST AUSSI DEFAILLANCE
Cette doctrine pourtant exige deux éclaircissements sinon deux correctifs.
1° Tout homme veut le bien. Quel bien? Son bien, oui. Mais le bien d' autrui, non pas. Vous jouez donc sur les mots, pourrait-on dire.
2° Tout homme veut-il en effet ? Le vouloir, le bon vouloir est-il vraiment en chacun de nous?
J'ai répondu plus haut à la première question, en montrant que les devoirs envers autrui sont, au fond, des devoirs envers soi.
Je vais répondre à la seconde.
Il faut l'avouer : Platon s'est mal fait comprendre. Il n'a peut-être bien mis en lumière qu'un côté des choses. Et l'expérience du genre humain semble lui faire échec, avec ces traits de mœurs si connus : « Video meliora proboque, détériora sequor» ; « Je ne fais pas le bien que j'aime, et je fais le mal que je hais » ; « Je vois le bon parti, mais je prends le contraire » ; etc., etc.
La vertu n'est donc pas une science. Le vice n'est donc pas une ignorance ?
La réponse est aisée.
Ce n'est pas une seule sorte, si l'on veut, c'est deux sortes de « péché » qu'il y a ici-bas.
On peut errer, et c'est le « péché » qu'indique bien Platon. Maison peut aussi défaillir, et c'est le « péché» qu'il laisse peut-être un peu dans l'ombre.
Ces deux « péchés » d'ailleurs pourraient aisément
sans doute se ramener à un seul. « Video meliora », dites-vous, « je vois... » Mais voyez-vous vraiment? Voyez-vous avec netteté, au point d'être influencé, modifié, déterminé ? Ou plutôt ne voyez-vous pas vaguement, faiblement, de façon à ne subir qu'une attraction négligeable? Il y a voir et voir... Une « vision » qui « n'émeut » pas, est-ce une vraie vision?
On arriverait ainsi à toucher du doigt le point précis de la difficulté. « Video » est un fait « d'intelligence », « meliora » estun fait de « sensibilité» et « d'activité». C'est le problème du rapport profond de nos facultés entre elles, le problème du rapport de « l'esprit » et du « cœur », que nous n'avons pas à scruter ici.
Pratiquement, il reste vrai qu'il y a deux « péchés », ou, tout au moins, deux aspects du « péché » : Y erreur de Yesprit et la défaillance du cœur.
Il faut donc éclairer les ardents aveugles. Mais il faut aussi enflammer les clairvoyants froids ou tièdes.
Le mal des gens d'esprit, c'est leur indifférence ; Le mal des gens de cœur, leur inutilité...
Musset, d'un seul coup d'œil, a bien distingué les deux races d'hommes.
Les vaillants, il n'y a qu'à ouvrir la voie à leur élan certain. Mais les indolents, les mous, les lâches, il faut les gourmander...
Gomme on l'a dit spirituellement : il y a des gens qui ne savent pas ce qu'ils veulent, mais ils le veulent bien. Par contre, il y a des gens qui savent à merveille ce qu'ils voudraient, mais qui sont sans courage, sans flamme, sans élan. Hommes, s'écrie Hugo,
. . .... Hommes, race ckétive,
Ayant plus de torpeur que d'initiative !...
De là le rôle des « entraîneurs d'hommes », dans les
THÉORIE DU DEVOIR OU IMPÉRATIF
choses de la pqlili<|iie et dans les choses de la guerre.
A la guerre, tous les grands capitaines Font dit, l'élément qui prime tous les autres, c'est Vêlement moral. Le facteur psychologique domine tout. Vin Lit mille hommes, fanatiques d'une idée ou d'un chef, valent cent mille hommes. Cent mille hommes, sans passion, n'en valent pas vingt mille. Rien de plus décevant ici que l'égalité numérique, car on a affaire à des « unités » dont la valeur peut osciller de tout à rien.
En politique, en religion, est-il besoin de signaler le rôle des tribuns et des prophètes? Les méconnaître est imprudent, car il faut toujours craindre qu'en leur absence l'histoire ne stagne ou ne dévie, comme l'a si bien vu Lamartine,
« Et que, faute d'un cœur, un siècle soit perdu ! » NÉCESSITÉ DE LA COERCITION.
Disons plus : il faut sans doute sévir contre toute une catégorie d'hommes, contre les « tièdes » que « l'enfer même vomit », contre les lâches, ce poids mort que traînent les vaillants, contre les réfractaires qui dissolvent la société même et la civilisation.
Dans ce cas, le devoir se présente, non plus comm$ indication, renseignement, science, non plus même comme exhortation ou adjuration, mais comme défense ou injonction, ordre, jussion, commandement, impératif.
Il ne s'agit plus d'ouvrir la route à l'élan. Il s'agit de fermer la voie au recul.
Tout à l'heure, la morale, c'était l'avis d'une bienveillante et bienfaisante expérience, l'indication souriante d'un frère aîné, ou un encouragement cordial. Maintenant, c'est le sourcil froncé et le geste impérieux.
Les « bonnes volontés », il n'y a qu'à les éclairer
4b4 LA MORALE BIO-SOCIALE.
Mais les « mauvaises volontés », il faut évidemment les tenir en bride.
L'optimiste morale de Y « indicatif » platonicien, qu'on me passe le mot, doit se compléter par la pessimiste morale de 1' « impératif » kantien.
C'est l'antique « quos ego... » : Marchez, ou sinon...!
« Sinon », ce sont les sanctions légales, les punitions, l'amende, l'emprisonnement, la rélégation, la déportation, parfois la mort.
La loi, ce sont les prescriptions des sages aux insensés. La loi, c'est la tutelle de l'élite sur la foule. Toute loi s'appuie sur la contrainte; toute injonction implique répression.
Telle est la part de vérité, au moins relative et provisoire, que contient la morale kantienne.