LES ABIMES DE LA MEMOIRE
Soit. Mais cette Source de jouvence est-elle aussi un Lèihèï
Le « simple », en se dégageant d'une association, en perd-il le souvenir?
Ou bien, y a-t-il un fil de mémoire qui relie les innombrables associations traversées?
Oui, il y a une mémoire.
Et cela, on peut l'affirmer scientifiquement, en vertu de lois strictement scientifiques.
Ce qui a eu lieu ne peut pas ne pas avoir eu lieu.
Cette formule très simple et très évidente engendre des conséquences infinies.
Je dis très évidente. On se souvient de la pauvre femme à qui on parlait des consolations futures que lui réservait Dieu : « Dieu, dit-elle, Dieu lui-même peut-il faire que je n'aie pas pleuré? » Assurément non. Ce qui a eu lieu a eu lieu. Et en ce sens tout est irréparable.
Eh bien donc, le « simple » qui a été enveloppé dans tant d'associations, qui a, au sein de ces associations sans nombre, exercé ou subi tant d'actions et de réactions, d'attractions et de répulsions, qui enfin a été pétri de tant de haines et d'amours, comment ne conserverait-il pas en lui le retentissement profond de ces vicissitudes?
Un seul acte crée l'habitude : la répétition ne fait que la fortifier.
Tout acte laisse un pli qui peut reparaître, qui tend à reparaître.
Notre âme fourmille sourdement de ces souvenirs, de ces habitudes contractées au cours des âges. Aux profondeurs de notre être ondoient en foule des « manières d'être » abolies, fantastiques survivances d'un passé insondable, nocturnes et dansants feux follets du cimetière intérieur, phosphorescence de ce qui fut, fuyantes nappes d'éclairs au ciel orageux de l'âme, révélant la plénitude du vide et la terrible vie latente de ce qui paraît mort, pullulement de larves, « revue de minuit »,