‹ La cité moderneChapitre 333 sur 467 · TERRESTRE · texte numérisé non relu

TERRESTRE

Oue conclure de tout ceci? C'est que sotte est la plainte de l'individu : /"ai fait mon devoir, et je n'ai pas été heureux.

C'est comme si, dans un quatuor, le violoncelle jouait seul et disait : j'ai fait ma partie, et je n'ai pas entendu le morceau. C'est qu'il faut que le violon aussi, et l'alto, et le piano, fassent leur partie.

L'individu doit donc corriger sa phrase : pour que la société marche, il faut que tout le monde fasse son devoir; or, j'ai fait le mien; ou je crois l'avoir fait. Mais tous mes associés ne savent ou ne veulent pas encore faire le leur; éclairons-les, ou encourageons-les, car mon sort est lié au leur ; et, j'aurai beau faire mon devoir, moi; cela ne suffît pas; tant qu'ils ne feront pas le leur, eux, je ne peux pas espérer être heureux, c'est-à-dire je ne peux pas espérer recueillir ma pleine part d'un bénéfice général qui n'est pas acquis.

Ainsi parlera l'individu, quand il sera sensé, c'està dire quand il se sera aperçu du fait essentiel et d'ailleurs énorme, à savoir de ce fait qu'il est, lui individu, une simple « partie » liée à un « tout ».

LA CHUTE DE LA SECONDE THESE ENTRAÎNE LA CHUTE DE LA TROISIÈME THESE OU THESE DE LA VIE FUTURE.

Reprenons.

La morale spiritualiste consiste en trois thèses : 1° un axiome : la foi en Dieu, c'est-à-dire la foi que le juste sera heureux.

2° Un fait : le juste n'est pas heureux sur la terre 3° Une hypothèse : il doit donc y avoir une vie future.

J'ai dit : Y axiome est inébranlable : le juste doit être heureux, et sera sûrement heureux.

Mais j'ai ajouté : le fait est contestable. Il y a une équivoque. En effet, le juste a>st pas heureux, dans la cité, parce que parmi les citoyens, solidaires les uns des autres, beaucoup encore, sinon tous, sont plus ou moins injustes. Et in-justice, c'est in-félicité.

Le bonheur d'un seul exige la justice de tous. Le bonheur particulier exige la justice générale.

Par conséquent, constater que la justice individuelle n'engendre pas le bonheur individuel, c'est là une pure naïveté. Il ne peut pas en être autrement. Cela est normal. Donc l'état des choses, sur la terre, n'est pas anormal, et ne réclame pas un redressement. Donc l'hypothèse de la vie future et de l'âme séparable est une hypothèse, non seulement aventurée, et même intrinsèquement contradictoire, mais encore une hypothèse gratuite, dont on n'a que faire et que rien ne nécessite.

Le fait était mal observé. Le fait, mieux observé, se modifie et tombe. Par suite, l'hypothèse, née de ce fait évanoui, s'évanouit avec lui.

Le juste doit être heureux, si Dieu existe : parfaitement. Or il y a beaucoup d'injustice et de malheur sur la terre, sans doute. Mais il faut savoir que la justice et le bonheur sont une longue et laborieuse conquête. Le nombre des justes augmente chaque jour. Donc le bonheur, loin de reculer, avance de plus en plus, pour l'humanité, — dans cette vie, et sur cette terre, et selon les lois ordinaires de la nature, sans qu'il soit besoin de faire appel à des démarches extraordinaires et surnaturelles, ou plutôt en se gardant bien de sortir de l'ordre naturel.

Par conséquent, la seconde thèse (le juste est frustré ici-bas) n'est pas fondée.

LE PESSIMISME TERRESTRE ET LA MORALE DES sanctions.

Mais, si celte seconde thèse croule, elle entraîne avec elle la troisième thèse, à savoir la nécessilé (Tune vie lui urc pour rétablir l'ordre violé ici-bas.

Là où il n'y a pas eu violation, la nécessité d'un rétablissement disparaît.

Ainsi le dogme de la vie future tombe, avant même d'être scruté et sapé directement.

Dieu? Oui.

Le mal terrestre? Oui en apparence et non en réalité.

La réparation céleste? Non.

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