REJET DE LA MORALE SANS SANCTIONS
Néant risible : je maintiens le mot. Qu'on en juge!
L'homme, fourmi accrochée à l'écorce d'une planète, elle-même suspendue avec tant d'autres à un soleil, lui-même gravitant vers de lointains centres d'attraction, eux-mêmes perdus dans des myriades sans fin de constellations, l'homme, dis-je, s'avise de se livrer au monologue suivant :
« Les lois naturelles sont méprisables et exécrables. Mais je conçois, moi, une loi morale admirable et adorable.
La nature est colossale, et moi, homme, je suis chétif. La loi naturelle est formidable et m'écrase, et ma loi morale est radicalement impuissante contre l'impassible nature.
Mais qu'importe ! Du haut de ma chétivité et du haut de ma débilité, je défie, je brave l'univers. L'être est un bloc aveugle, sourd et muet. Mes prières, mes adjurations, mes pleurs, mes sanglots se brisent contre ce mur d'airain. Je suis seul dans l'immensité et l'éternité, où j'occupe un point et un instant! Je suis seul à penser et à vouloir la justice. Je suis seul à élever la protestation morale contre les torrents de l'iniquité. Eh bien soit! Ce destin me plaît. L'imperceptible atome dressé en face du monstrueux Tout : cette attitude hardie, ce défi insensé, cette extrémité désespérée, c'est ma revanche à moi. Et c'est dans ma défaite même, où je savoure toute l'ivresse amère des illimités orgueils, que je retrouve ce prix de la vie, ces compensations et ces sanctions que me refuse le brutal univers. »
Tel est le muet monologue du pessimiste absolu.
Apprécions-le.