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FAUSSE OPPOSITION DE LA NATURE ET DE L'HOMME

Pour déclarer mauvaise la loi de l'univers, il faut nécessairement avoir l'idée de la bonne loi.

Tout pessimisme est une comparaison, une confrontation et une opposition.

Voyons donc cette dualité : d'une part, la loi physique ou naturelle, et, d'autre part, la loi morale ou humaine.

C'est donc l'antithèse de la nature et de Y homme.

LE PESSIMISME COSMIQUE ET LA MORALE SANS SANCTIONS. rot»

Ainsi, Y homme s'oppose à la nal/irel

Peut-il y nvoir rien de pins étrange! L' « univers », c'est l'ensemble des « mondes ». Et un « monde » c'est un système d' « astres ». Au monde solaire appartient l'astre appelé terre. Sur cet astre terrestre, il y a environ un million d'espèces animales, dont une, la dernière parue et la plus perfectionnée, s'appelle l'espèce humaine. L'espèce humaine est donc le suprême rameau de l'arbre touffu de l'animalité.

Or, qu'est-ce que la vie animale, sinon une végétation entretenue aux dépens de la matière terrestre, ellemême fragment de la matière cosmique?

Comment donc l'homme, rameau de la faune terrestre, s'opposerait-il à la nature, puisqu'il est lui-même partie intégrante de la nature, et tout pétri de terre, et d'eau, et d'air, et de soleil?

Sa pensée, c'est l'activité de sa substance cérébrale, alimentée par son sang, qui est lui-même extrait de la substance des plantes qui, elles-mêmes, extraient leur sève du riche réservoir des forces minérales, d'où sortent et où rentrent les mondes, à travers le rhythme de créations et de destructions qui remplit l'immensité et l'éternité.

Encore une fois, comment l'homme pourrait-il s'opposer à la nature, puisque tout en lui, son sang, sa sève, sa substance, et la moelle même de ses os, est emprunté à la nature, est de la nature? L'homme est un vivant; et la vie, encore une fois, qu'est-ce autre chose qu'une moisissure de l'écorce du globe terrestre, luimême simple éclat du soleil ou fragment de notre « cosmos », lequel est une simple feuille du frêne symbolique des Scandinaves, du frêne « Igdrasil », l'arbre de l'univers?

L'homme supposant à la nature, c'est donc là une antithèse parfaitement insensée.

Cependant cette antithèse est admise couramment par l'humanité occidentale. En tant que fait, cette croyance existe. Il reste à l'expliquer. Comment l'homme peut-il se détacher de la nature et s'opposer à elle? Comment une telle illusion est-elle possible? Nous allons le dire en peu de mots.

EXPLICATION DE L'iLLUSION DUALISTE.

Nature et homme, c'est loi physique et loi morale. Opposition, antithèse, conflit. Telle est la situation apparente.

Apparente, seulement. Car la réalité, la voici.

Quand la vie a paru sur la planète, il a pu sembler qu'il y avait là déjà une opposition. Tous les caractères de l'être organique ne semblent-ils pas parfaitement opposés aux caractères de l'être inorganique ?

Pareillement, entre l'animal et le végétal, ne semblet-il pas qu'il y ait là aussi antithèse?

Le non-vivant dure et ne se nourrit pas; le vivant ne dure pas et se nourrit. L'animal se meut, le végétal est immobile.

Au premier abord, je le répète, il semble que le vivant ait pu et dû se croire le contraire du non-vivant; et la bête, le contraire de la plante.

Cependant, pour nous, hommes, qui voyons de haut, il n'y a point là d'oppositions et d'antithèses, mais seulement les échelons d'une échelle, les degrés superposés d'une hiérarchie.

Nous tendons en effet de plus en plus à considérer l'organique comme un état supérieur, c'est-à-dire plus complexe, de l'inorganique. Et quant à l'animal et au végétal, ils sont pour nous si peu opposés que nous les faisons sortir d'une racine commune, et qu'une science

LE PESSIMISME COSMIQUE ET LA MORALE S*\s SANCTIONS. 521

unique, la biologie, fait rentrer sous ses mêmes lois générales la flore et la faune terrestres.

Moulons plus haut. Par-dessus la faune et la flore, la nature est en train de construire une nouvelle merveille, a savoir, l'humanité. Cette humanité en construction paraît devoir différer autant de l'animalité que celle-ci diffère de la végétalité, ou que le monde de la vie en général diffère du monde inorganique.

Or, toute existence nouvelle commence par s'opposer pour arriver à se poser. Elle demande plus, pour obtenir moins. Elle va d'abord jusqu'à V antithèse, pour se réduire finalement à la simple distinction.

L'homme, en train de se constituer, frappé et enivré de la différence qu'il sent entre lui et le reste des créatures, se laisse entraîner à prendre cette différence de degré pour une différence de nature, pour une radicale hétérogénéité. Confondant tout le reste de l'univers clans un même mépris, il se dresse, seul, en face du tout. Et il condense en deux mots cette fantastique antithèse : l'être physique et la loi physique, l'être moral et la loi morale. D'où l'être scindé en deux. D'où cette dualité et ce duel du physique et du moral qui remplissent les philosophies et les littératures de notre humanité d'Occident.

l'échelle des créations.

Cette dualité et ce duel sont naïfs.

L'antithèse et l'antagonisme doivent être remplacés par une hiérarchie.

D'abord, le monde physique, c'est là une expression « globale » qu'il convient de décomposer en monde physique proprement dit et monde biologique. Et quant au monde moral, nous l'appellerons de son vrai nom, à savoir, le monde sociologique.

ro22 LA MORALE BIO-SOCIALE.

C'est le triple étage de la création terrestre : infraorganique, organique, et supra-organique.

En laissant de côté le monde infra-organique, qui nous intéresse moins, il reste l'organisme animal et la loi animale, et l'organisme social et la loi sociale.

La loi morale ou sociale et la loi physique ou animale ne s'opposent donc pas, mais se superposent.

11 y a du « moral » jusque dans le « géométrique », et du « géométrique » jusque dans le « moral », disait* Leibnitz.

Cette loi, dite morale, dont l'homme est si orgueilleux et si enivré, c'est la loi de l organisme social, lequel est composé d'organismes animaux, régis par la loi dite physique ou plutôt biologique.

Et comme l'organisme social enveloppe l'organisme animal, pour le dépasser, ainsi la loi dite morale ou sociologique enveloppe, pour la dépasser, la loi physique ou biologique.

Les deux lois, au lieu de s'opposer, se composent.

Quand l'homme, s'abandonnant à un pessimisme amer, et se drapant dans son lilliputien orgueil, pour faire la leçon à l'univers, s'écrie : je fais mon devoir, contre mon intérêt, et sachant que rien ni personne, sur la terre ni dans les cieux, aujourd'hui ni jamais, ne m'en saura gré, quand, dis-je, l'homme s'exclame ainsi, il est donc, convenons-en, parfaitement ridicule.

LA « CONSCIENCE MORALE », c'EST LE GÉNIE DE LA NATURE, CONSTRUCTEUR DE LA CITÉ.

En effet, qu'est-ce que le devoir, sinon Y instinct social, l'instinct constructeur de la cité sainte, c'est-à-dire la voix tendre et impérieuse de la nature, dont le mystérieux génie s'épand en créations toujours nouvelles et en genèses sans fin ?

De sorte que l'homme, pauvre enfant hagard, blasphème et maudit la nature, au nom de la loi moral,-, au nom de Y instinct moral, au nom de la conscience morale, qui ne sont autre chose que la nature môme parlant tout bas au « tremblant cœur humain » !

Immorale nature ! Cruelle nature ! s'écrie l'homme moderne dans son égarement. C'est toujours l'histoire de l'enfant « dru et fort du lait qu'il a sucé » battant le sein de sa nourrice.

L'immoralité de la naturel C'est incontestablement là une des plus pitoyables aberrations où se soit jamais laissé entraîner l'esprit humain. Et comme cette aberration s'étale et triomphe aujourd'hui! Cela est devenu un axiome, un dogme, un article de foi !

Ah ! que nous voilà loin de la saine antiquité : 0 monde, je veux ce que tu veux!

Les erreurs sont les maladies de la civilisation. On peut donc mesurer à quelle profondeur d'erreur et de maladie nous sommes tombés, depuis les jours de Cléanthe et de Marc-Aurèle !

La nature est la grande créatrice. Toutes les créations, avec leurs lois respectives, se superposent et s'étagent en une hiérarchie sans fin. Toute création, et toute loi, est sacrée. Toute loi est juste et bonne à sa place. Toute loi est « morale ». La nature, source des êtres et des lois, est donc essentiellement la fontaine de moralité. Et pourtant nous ne craignons pas de te blasphémer et de te maudire, pauvres enfants égarés que nous sommes, 0 bien-aimèe cité de Cécrops!

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