TROISIEME CRITIQUE : LIRERTE ET FATALITE
La « matière », c'est ce qui est « fatal ». L'esprit est « liberté ».
Réponse : Si l'on veut bien se reporter à notre théorie de la liberté, en psychologie, on verra cet argument tomber de lui-même.
Dans le domaine infra-organique, la matière apparaît rigide. Dans le domaine organique, on la voit s assouplir. Dans le domaine supra-organique, sa flexibilité devient surprenante.
L'activité animale, réflexe ou impulsive, est déjà bien supérieure aux démarches de la matière simplement physique. Mais que dire de l'activité humaine?
Par l'association, par la cité, Y « anthropoïde » se mue en « homme », 1' « animal » en « citoyen », le « sauvage » en « civilisé ». C'est-à-dire que l'individu isolé et fruste se plie à une association, à une organisation, à une collaboration complexe et savante, dont il se promet, non sans raison, les plus beaux résultats.
J'appelle liberté cet assouplissement merveilleux de l'individu indépendant et solitaire, se prêtant à l'interdépendance et à la solidarité. Et c'est même là ce qui explique les variations extrêmes de la liberté dans le genre humain : elle varie en effet comme la flexibilité aux combinaisons complexes et savantes.
Or, cette flexibilité, pour être portée à un très haut degré, chez l'être social, n'en existe pas moins à un de-
gré moindre chez l'être animal, et à un degré moindre encore chez l'être minéral.
La souplesse est une propriété commune et constanle de la matière, de toute matière, à quelque degré d'ailleurs qu'elle se manifeste ici ou là.
Dire, par conséquent : la nature est fatale, Y humanité est libre, c'est faire une opposition, pratiquement valable, mais, scientifiquement et théoriquement, fausse.
La rigidité relative, appelez-la, si vous voulez, fatalité ; et la souplesse remarquable, appelez-la liberté : ce sont là des façons de parler commodes. Il est parfaitement admissible que le langage, pour la facilité et la rapidité des communications, établisse une antithèse afin de rendre plus saillante une considérable différence de degré. Mais il ne faut pas oublier que ce n'est là qu'un artifice, un masque imposé à la réalité des choses.
C'est ainsi qu'on oppose, pour la commodité, le chaud et le froid, la nuit et le jour.
Mais ces antithèses absolues, la nature les ignore. Il n'y a pas deux principes : le chaud et le froid. Il n'y en a qu'un : le chaud. Seulement le chaud comporte des degrés infinis, et notamment une dégradation qui, rapidement, arrive à inquiéter la créature vivante et à la menacer même dans son existence. Or, si un certain degré de chaleur fait vivre, et qu'un autre degré de chaleur fasse mourir, il est assez naturel que, entre ces deux degrés de chaleur, le vivant voie une opposition absolue, une antithèse, une différence de nature, — comme il en existe une, pour lui, entre la vie et la mort.
En d'autres termes, l'antithèse psychique et morale de la fatalité et de la liberté ne vaut pas plus que l'antithèse physique du chaud et du froid, du clair et de Yobscur.
11 n'y a pas de froid, mais une moindre chaleur ; pas
il. FAUX Dl m.ismk DE LA MATIÈRE ET DE L'ESPRIT. 531
d'obscurité, mais une moindre clarté. Pareillement, il ni/ a pas de fatalité^ mais une moindre liberté.
En d'autres termes encore, il n'y a pas deux principes dans la création. Et le manichéisme, soit en physique,
soit en psychologie, soit en métaphysique, doit être rejeté. Il n'y a pas deux principes : c'est-à-dire que le principe négatif n'est, partout, qu'une fiction, née du point de vue animal ou humain, du point de vue des exigences vitales sur la planète terrestre. Instinct et fatalité, en tant que s'opposant à raison et liberté, ce ne sont là que des pôles conventionnels, et d'idéales antithèses de limites psychiques. Instinct et fatalité, c'est moindre raison et moindre liberté.
Pour nous en tenir ici à la liberté, disons donc : la souplesse, l'élasticité, la flexibilité sont partout dans la création, à des degrés divers. La contingence est le fond des choses.
Par conséquent, la dualité de la « matière » et de « l'esprit », fondée sur l'opposition du « fatal » et du « libre », se résout en unité.