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QUATRIÈME CRITIQUE : INVISIBILITÉ ET VISIBILITE

La « matière », c'est « ce qui tombe sous les sens ». L'« esprit » est intangible, invisible, échappe aux sens.

Réponse : Ceci est peut-être l'argument le plus populaire de la thèse dualiste. Or ceci n'est pas seulement une erreur, mais une inconcevable méprise. Montronsle rapidement.

Nous sommes là tous deux en présence l'un de l'autre, face à face, vous et moi. « Vous », qu'ètes-vous pour moi? Comment m'apparaissez-vous ?

Tout d'abord, vous frappez mes sens, c'est-à-dire que vous êtes pour moi quelque chose d'étendu, de coloré, quand je vous regarde, et quelque chose de résistant y

si je vous louche du doigt, et quelque chose de pesant, si je cherche à vous soulever, et quelque chose de sonore, si vous m'adressez la parole.

Mais étendue, couleur, résistance, poids, son, etc., qu'est-ce cela, sinon des sensations, un faisceau de sensations qui constitue la perception que j'ai de vous?

En un mot, vous êtes d'abord pour moi, quoi? un faisceau de sensations.

C'est-à-dire que vous êtes d'abord pour moi quelque chose de matériel.

Mais, en même temps que vous êtes pour moi quelque chose de matériel, qu'êtes-vous pour vous-même? Vous êtes, pour vous-même, quelque chose & immatériel, au contraire, une force, une volonté, un esprit.

C'est-à-dire que moi, je vous connais du dehors, tandis que vous, au même moment, vous vous connaissez du dedans.

En d'autres termes, vous êtes connu, simultanément, de deux façons différentes : 1° par moi, du dehors, comme matériel ou tombant sous les sens; et 2° par vous même, du dedans, comme ne tombant pas sous les sens, ou comme immatériel.

Mais alors, le même individu, qui est vous, qu'est-il? Matérialité ou immatérialité1! Matière ou esprit1?

Il est... les deux.

Matière et esprit, ce ne sont pas là du tout deux substances opposées, mais simplement les deux points de vue, extérieur et intérieur, d'où un seul et même individu peut être connu.

Ce ne sont pas deux substances, mais simplement deux aspects, — à savoir, le dehors et le dedans, l'envers et l'endroit, le concave et le convexe.

Matière et esprit, loin d'être deux substances exclusives, se trouvent être deux aspects complémentaires.

S'il en était besoin, nous pourrions compléter la

preuve en scrutant mon propre cas après l<- vôtre.

Vous, qu'êtes-vous pour moi? Matière. Et moi, que suis-je pour nous'! Matière aussi.

Mais vous pour vous! Esprit. Et moi pour moi? Esprit aussi.

Traduisons :

Moi, je //j'apparais immatériel, c'est-à-dire sujet (sub-]...), par ma conscience. Mais moi, j'apparais à autrui, matériel, c'est-à-dire objet (ob-j...) par ses sens.

Je suis à la fois sujet et objet (sub-... et ob-...), c'est-à-dire vu du dedans (sub...) et vu du dehors (ob...); ou encore, vu par ma conscience à moi, et vu par les sens d'autrui.

On le voit donc décisivement, matière et esprit, ce ne sont pas du tout deux substances distinctes, différentes, contraires, opposées, hétérogènes, irréductibles, c'est une seule et même substance connue de deux façons opposées et complémentaires.

Matière et esprit, cela veut dire en fin de compte, vu du dehors ou vu du dedans, vu par les sens ou vu par la conscience, vu comme sujet (sub) ou vu comme objet (ob).

Au fond de cette vieille antithèse retentissante, il n'y a donc tout simplement que l'opposition du dedans et du dehors, du sub-jectif et de l'ob-jectif, c'est-à-dire en somme l'opposition de deux prépositions ou de deux préfixes : sub et ob.

Tout sujet est objet, et tout objet est sujet. Tout être, sujet pour lui-même, est objet pour autrui. Tout être, objet pour autrui, est sujet pour lui-même.

Il ne faut donc pas diviser le monde en deux camps, le sujet et l'objet. Tout est sujet-objet, et s'il y a un ultime élément des choses, cet élément n'est pas plus « atome » matériel que « monade » spirituelle : il est « monade-

atome », « monade » au-dedans, pour la ré-flexion, « atome » au-dehors, pour l'ob-servation.

Par là se concilieraient Démocrite et Leibnitz. Par là, peut-être, pourrait s'éclairer l'obscur débat de V « idéalisme » et du « réalisme » qui se poursuit toujours si vaillamment, comme en témoignent les deux récentes thèses de MM. Jean Jaurès et Georges Lyon, sur « La réalité du monde sensible » et sur « L'idéalisme anglais contemporain. »

l'unité de l'univers.

Ainsi tombe le dualisme de la matière et de l'esprit, comme était tombé plus haut le dualisme de l'âme et du corps.

L'opposition de « simple » et de « composé », c'est une opposition d'état, non de nature.

L'opposition de « passif » et d' « actif », c'est une distinction de degré dans l'activité.

L'opposition de « fatal » et de « libre », c'est une distinction de degré dans la souplesse et la plasticité.

L'opposition de « visible » et « invisible », c'est l'opposition du dehors et du dedans.

Ainsi, encore une fois, s'évanouissent tous les arguments sur lesquels on prétendait fonder la dualité de la matière et de l'esprit.

Et cette fois Yunitè de l'univers est bien définitivement conquise ou reconquise.

Plus possible d'opposer la terre et le ciel comme lieu du corruptible et lieu de l'incorruptible.

Tout naît et meurt, ici-bas et là-haut : l'astronomie l'a établi.

Plus possible d'opposer la substance terrestre et la substance céleste.

L'identité des deux a été révélée par L'analyse spectrale, grâce à la physique.

Plus possible d'opposer la matière et l'esprit. Tout est actif et libre, à des degrés divers. Tout est simple ou

composé, c'est-à-dire isolé ou associé, selon les moiikmiIs. Tout est visible ou invisible, c'est-à-dire tombant sous les sens ou ne tombant pas sous les sens, selon le point de vue, externe ou interne.

L'unité de l'univers éclate.

Il n'y a qu'une seule et même substance, une seule et même force, une seule et même énergie, à des états divers de simplicité ou de complexité, et vue tour à tour du dehors, du dedans.

Emerson disait : la nature est l'extériorisation de l'âme. Je dirais plus volontiers : la matière c'est l'extériorité de l'esprit, comme l'esprit est l'intériorité de la matière .

Nous rejetons donc radicalementlerfaa/zsme, pour nous rallier au monisme, un monisme idéaliste, car l'univers pris dans son intégralité (sous réserve de l'antinomie Kantienne) ne saurait évidemment apparaître du dehors, c'est-à-dire objectivement ou matériellement, mais seulement s'apparaître à lui-même, du dedans, s«6jectivement ou immatériellement.

Le mot « matière » est-il donc à rejeter entièrement?

Non, car pris en un sens tout autre, il enveloppe une notion capitale, qui va nous fournir la solution du plus haut des problèmes.

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