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LES « MATÉRIAUX » ET LE PRINCIPE « ORGANISATEUR

Le mot « matière », pris dans le sens d' « antiesprit », est absurde. Mais, pris dans le sens de <( matériaux », il est juste et profond. Et alors le mot « esprit » prend le sens d' « architecte ».

Des matériaux mis en œuvre par une puissance architectonique : voilà ce qu'il y a de soMde au fond des notions de matière et esprit.

Mais, qu'est-ce que cette question, sinon la question initiale, fondamentale et finale de ce livre, à savoir la question des simples et du composée

Les simples vivent, soit à l'état d'isolement (relatif), soit à l'état de groupement (plus ou moins complexe). Mais comment passent-ils de l'isolement au groupement? Qu est-ce qui les fait ainsi concourir, converger, conspirer?

Voilà un corps physique. C'est une cité de cellules. Qu est-ce qui coordonne ainsi ces individus épars ? Qu est-ce qui les organise? Qu est-ce qui les construit en vivant édifice? Il faut bien qu'il y ait là quelque puissance architectonique, synthétique, unificatrice. Gela est si vrai que, quand cette force de cohésion s'épuise, tout l'édifice croule. L'esprit dèmiurgique une fois évanoui, le microcosme se disloque et se résout en ses matériaux. Le composé dissous retombe en simples. L'énergie centraliste défaillante laisse les composantes s'échapper et retourner de l'inter-dépendance solidaire à la solitaire in-dépendance.

Encore une fois, quelle est donc cette puissance organisatrice qui construit les corps physiques, et par-dessus les corps physiques, les vastes et profonds corps politiques ?

Mais, puisque c'est l'association qui féconde les simples, se demander: qu'est-ce que le principe organisateur des corps, c'est se demander tout simplement : qu est-ce que le principe créateur^ qu est-ce que créationl

PREMIÈRE FAÇON DE CONCEVOIR LA « CRÉATION ». L'OPPOSITION DU « PASSIF » ET DE L'ACTIF ».

Qu'est-ce que « création »?

La « création » peul-ôtre conçue de deux façons bien différentes, selon qu'on admet le dualisme ou le monisme.

Dans le dualisme, en effet, que voit-on? Deux principes sont en présence : l'un passif, c'est la matière ; et l'autre actif, c'est l'esprit.

Et la matière, nous l'avons vu, c'est, dans l'homme, le corps, et, dans l'univers, la nature. Tandis que Yesprit, c'est, dans l'homme, l'âme, et, dans l'univers, la divinité.

Ainsi s'opposent les deux domaines. Et ainsi s'opposent également les deux modes de connaissances afférents à ces deux domaines : la science, de qui relèvent corps et nature, et la philosophie, de qui relèvent âme et Dieu.

Le tableau suivant fait bien ressortir l'antithèse :

1° Matière. — Corps et nature. — Science. 2° Esprit. — Ame et Dieu. — Philosophie.

Sur les rapports de ces deux principes hétérogènes, il a été proposé des hypothèses sans nombre, dans le détail desquelles nous n'avons pas à entrer.

Il nous suffira de dégager l'idée essentielle.

Matière et esprit, c'est, avant tout et surtout, passivité et activité.

La matière est « indifférente au mouvement et à r ordre », telle est, dans le dualisme, la conviction courante, popularisée notamment par Rousseau.

Par elle-même, la matière est indifférente au mouvement. Et pourtant nous la voyons en mouvement.

C'est donc qu'elle a reçu ce mouvement d'ailleurs.

Par elle-même, la matière est indifférente à l'ordre. Et pourtant nous la voyons ordonnée. C'est donc que Tordre lui a été imposé d'en haut.

En d'autres termes, dans le dualisme, il y a :

1° Quelque chose qu'on nomme matière, et qui est, de soi-même, passif et chaotique;

2° Quelque chose qu'on nomme esprit, et qui est principe d'élan et de coordination.

Peu importe ici du reste, pour le moment, que la « matière » ait été elle-même d'abord « tirée de rien » par le principe spirituel, ou qu'elle ait existé de toute éternité. C'est-à-dire peu importe qu'on ait affaire au dualisme absolu et substantiel des Grecs, ou seulement au dualisme relatif, au dualisme apparent, des Chrétiens, au Dieu simple démiurge, ou au Dieu pleinement créateur.

Toute la question est : d'où viennent le mouvement et l'ordre dans le monde, j'entends dans le corps et dans la nature?

Or, selon le dualisme, le mouvement et l'ordre sont imprimes à la nature par un principe essentiellement différent d'elle.

Et telle est la première façon de concevoir la création.

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