POLITIQUE
Jusqu'ici toutes les résistances venaient de l'esprit, •de nos habitudes d'esprit. Les quatre dernières vien-
nent du cœur et du caractère. C'est dire qu'elles son plus malaisément surmontables encore.
Commençons par la moins inabordable.
Toute assimilation, même indirecte et lointaine, de 1 société à un organisme, a pour premier effet d'inquiète notre ombrageux instinct d'indépendance.
Chez l'animal, il y a un cerveau qui commande ai reste du corps.
Si la cité est un animal, dit-on, il faut donc admettr
et accepter que le gouvernement commande à la nation
'comme le cerveau commande au corps.
La théorie biologique de la société aboutit donc à 1 subordination, à l'autorité, au despotisme!
A cela, deux réponses.
En premier lieu, la théorie biologique de la sociét n'affirme pas Y identité, entre la cité et l'organism ni même la ressemblance, mais simplement Yanc logie, — ce qui laisse subsister bien des nuance; et fort importantes.
Mais, de plus, il resterait à savoir en quoi consiste t juste, chez l'animal, la relation du cerveau et du corp Je crois voir qu'on n'est pas encore très fixé là-dessu J'incline même à penser qu'on peut s'y méprend] beaucoup.
L'animal est une association de cellules. Bien. Mai s'il est un fait sur lequel tous les naturalistes soie d'accord, et sur lequel ils ne manquent jamais d'insisté c'est bien celui-ci: la cellule, engagée dans l'orgnisme animal, conserve son autonomie. Elle naît, î développe, et meurt, pour son compte. Elle fount son évolution à part. Sans doute elle doit se plier I s'assouplir à la collaboration. Et en ce sens elle pant atténuer â'hètéronomie son autonomie. Mais qui do 3 a scruté le délicat équilibre des rapports entre les tel mes « sien » et « autre », auto-nomie, et hétêro-nomii
Il y a là une conjugaison subtile qui passe, jusqu'ici noire sagacité. En loul cas, je suis bien sûr <| u«- la coordination ne saurait être la ruine de Y indépendance.
Kl, en effet, si l'association des individus commençait par anéantir ou même seulement par affaiblir l'individu, û€ serait-ce pas là une duperie pure? L'association a pour but un accroissement de puissance. L'union fait la force, dit-on. Si l'association commençait par affaiblir les individus, par diminuer la somme des forces, comment pourrait-il y avoir multiplication? Une nation, a-t-on dit, est plus que la somme des individus. C'est donc que l'association, au lieu de soutirer de la force aux unités composantes, leur en inocule au contraire.
Je n'hésite donc pas à l'affirmer par avance, car l'observation ultérieure ne saurait infirmer l'évidence primaire, la logique essentielle : jamais la science n'établira que la saine association déprime, comprime, et opprime l'individu. La vérité, c'est que la juste association dilate et exalte.
D'où ma définition, que je livre avec sécurité aux moqueries des uns et aux colères des autres : le socialisme cest l exaltation de V individu.
L'individu et l'Etat croissent en même temps. Car plus la collaboration est organisée savamment et fermement, plus les collaborateurs développent leurs énergies avec aisance, plénitude, et efficacité.
Le pamphlet de Spencer, ÏIndividu contre ÏElat, est un contre sens, dont j'enrage depuis dix ans, car rien n'était plus capable de faire hésiter notre laborieuse évolution sociale qu'un tel manisfeste d'un esprit si vaste, si grave, et si écouté.
Le panthéisme, en philosophie, et le socialisme, en politique, ne sont pas du tout ce que pensent leurs adversaires, — et leurs adeptes.
Renan disait : « Le panthéisme ne paraît si absurde
à la plupart que parce qiïils ne le comprennent pas. » Autant en faut-il dire du socialisme.
Et c'est Lamartine qui a prononcé là-dessus le mot définitif:
« Une claire étincelle
« D'âme, distincte au sein de l'âme universelle. »
Ainsi donc, ni en biologie, ni en sociologie, ni en cosmologie, association n'est oppression.
La fausse association, oui, est oppressive ; mais c'est précisément celle que nous voulons lentement et prudemment redresser, pour en faire une juste association, laquelle sera nécessairement expansive.
L'instinct d'indépendance, si ombrageux soit-il, doit donc se rassurer. Coordination n'exclut pas indépendance, bien au contraire. La fédération américaine le sait bien, qui veut des Etats « indépendants et coordonnés ».
8e OBSTACLE : LE FAUX ORGUEIL DE L'HUMANITE.
Longtemps la terre s'était crue le centre du monde. Et c'était ce qu'on appelle d'un mot quelque peu barbare, le géo-centrisme.
Copernic paraît, qui rejette la terre dans la foule des planètes qui tournent autour de notre soleil. Et c'est ce qu'on pourrait appeler le géo-excentrisme.
La terre a été dépossédée du rang suprême, — et, avec elle, son humanité.
Mais une autre mésaventure encore attendait l'homme.
L'espèce humaine a pris une telle avance sur les autres espèces animales, l'homme a laissé si loin derrière lui l'animal, qu'il s'est produit l'apparence d'une solution de continuité.
L'homme, enivré de son industrie et de sn science, maître des terres et des mers, et contemplateur des cieux, a uni par se croire d'une autre essence que ses « frères Inférieurs », et par méconnaître, et par oublier son bumble filiation.
Voici pourtant que la science moderne se fonde, et que la biologie se dresse devant lui pour lui remettre sous les yeux son état civil authentique et si profondément oublié.
Comment l'homme ne ferait-il pas un peu la grimace, — une grimace de parvenu auquel un importun rappelle sa roture ?
Il faut bien l'avouer en effet: il y a un peu du parvenu dans l'animal humain. Le dernier-né de la création, il a fait, relativement, une fortune rapide; et le voilà tout gonflé de son importance. Gomme tous les parvenus, il se détourne des siens, et aspire à fréquenter en haut lieu. L'homme se croit à mille lieues de l'animalité, et se considère comme tout voisin des êtres supérieurs, des purs esprits, et de la divinité même. L'homme ignore l'animal, et n'entend frayer qu'avec Dieu ! Et Y antique philosophie est là pour flatter ce travers.
Mais la jeune science a surgi, et la science n'est pas flatteuse.
La science a fait rentrer l'homme dans le rang. Qu'est-ce que la terre dans l'immensité ? Un grain de sable. Et qu'est-ce que la vie sur la terre? Une moisissure. En y regardantde près, dans cette moisissure, dans ces végétations infinitésimales, on distingue des espèces, plusieurs centaines ou plusieurs milliers d'espèces : l'une de ces espèces, c est l'humanité !
Le coup est dur pour une espèce si infatuée. Mais quoi? Ce n'est là sans doute qu'un mouvement d'humeur. Et l'homme, en somme, a trop d'esprit pour n'en
5o0 CONFIRMATION DE NOTRE HÏPOÏHfiàE R10-SOC1ALE.
pas prendre son parti. Que dis-je? Je suis convaincu qu'à bien juger les choses il arrivera à comprendre que sa vraie grandeur est précisément là où il voit encore son humiliation et sa honte, je veux dire dans l'héroïque effort par lequel il a su se dégager des limbes de l'animalité !
9e OBSTACLE : LA FAUSSE ASPIRATION A l'ïNFINI.
L'aspiration à Vinfini est le trait caractéristique du genre humain, et, pour ainsi dire, son signe d'élection.
La vie de l'animal est un cercle. La vie de l'homme est une spirale.
Mais sur le sens de cet « excelsior », il y a un grave malentendu, — et même un double malentendu.
D'abord on confond indéfini et infini, la durée et Vintensité.
Or la durée n'est rien qu'un cadre vide. C'est le contenu seul qui importe. Ce contenu peut être pauvre ou riche, languissant ou jaillissant.
M. Leconte de Lisle a dit : « Qu est-ce que tout cela. qui nest pas éternel ? » Mais Madame Ackermann a répondu : « Qu importe à notre amour qu'il se sache éphémère, — s il se sent infini] »
L'homme est un insecte dans le monstrueux univers. Mais il porte dans son sein toutes les ivresses et toutes les détresses, « Un atome de souffrance humaine sous les lointaines étoiles », dit quelque part, je crois, le sobre et pathétique Bret Hart! L'étendue et la durée ne sont que des idoles, — qui attendent un iconoclaste. C'est la densité qui est tout; et la densité, nous le savons, c'est le rapport du poids au volume.
Naguère on gémissait sur la mort inévitable de l'individu. Aujourd'hui on gémit, en outre, sur la mort iné-
vitable de l'espèce. Puisque, dit-on, dans dix millions d'années, le soleil doit s'éteindre et la vie planétaire s'évanouir, à quoi bon s'ingénier et s'évertuer? Cet
« à quoi bon? » a fait fortune, et la science a greffé son pessimisme cosmique sur le pessimisme moral du christianisme.
Eh bien, selon moi, il y a là une duperie ; la bonne foi de L'humanité s'est laissée surprendre. Comment î Parce que moi, individu, je dois mourir un jour, il faut que je jette le manche après la cognée, et me désintéresse de tout? Fort heureusement, le bons sens du genre humain en décide tous les jours autrement. Et nous ne voyons pas que la certitude de la mort individuelle ait précisément ralenti ou refroidi la « chaude frénésie de la vie ». Et si la mort de l'individu ne peut pas glacer l'activité humaine, comment la mort de l'espèce le pourrait-elle? Parce qu'une chose doit finir, suit-il qu'elle ne soit pas bonne et aimable ?Parce qu'une saison d'amour sera brève, suit-il qu'elle ne soit pas enivrante?
Quant à moi, je pense précisément tout le contraire : ce qui fait les poignantes délices de la vie, c'est qu'elle est une « crise », selon le mot de Napoléon sur la tragédie française opposée au drame shaksperien.
Dissipons donc le malentendu, et cessons de lâcher la proie pour l'ombre : cessons de sacrifier Yinfinî de V intensité à ce vain et décevant mirage, Yindéfini de la durée.
Le second malentendu, non moins grave, c'est que l'on confond terre et ciel.
La théorie de la « chute » et de la réascension, de T « exil » et du rapatriement, a de complexes et lointaines origines historiques, qu'il est inutile de scruter ici. Il nous suffit de savoir que de nos jours les poètes
l'ont, plus que jamais, popularisée; et que la chimère a repris son vol, notamment, sur l'aile de quelques vers lamartinicns :
Que ne puis-je, porté sur le char de l'aurore, Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi? Sur la terre d'exil, pourquoi resté-je encore? 77 n'est rien de commun entre la terre et moi.
Mais c'est surtout le distique suivant qui a fait fortune :
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.
Tout à l'heure nous combattions Y infini dans la durée par ïinftni dans V intensité. Maintenant, nous avons à combattre Y infini dans le ciel par Y infini sur la terre.
Et c'est à Lamartine lui-même que nous empruntons nos armes.
Lamartine en effet a bien vu qu'il y avait deux explications possibles de cette aspiration; et nous avons déjà cité ces quatre vers si curieux :
1° Soit que déshérité de son antique gloire, De ses destins perdus il garde la mémoire ; 2° Soit que de ses désirs l'immense profondeur Lui présage de loin sa future grandeur...
Lamartine semble hésiter entre les deux explications. Quant à nous, comment hésiterions-nous? La seconde explication, soupçonnée seulement par l'intuition de Lamartine, ne se trouve-t-elle pas inespérément et puissamment confirmée par la doctrine de Yèvoluiion biosocialel
10e OBSTACLE : LA FAUSSE THÉORIE DES SANCTIONS.
J'ai longuement scruté ce sujet dans le corps de l'ouvrage. Je me bornerai ici à un bref rappel de l'idée essentielle.
L'erreur la plus fondamentale de l'Europe, c'est que V individu s'y pose en têle à tête avec Dieu. Le type parfait de cette erreur c'est Y Imitation de Jésus-Christ, dialogue entre ces deux personnages : « Christus » et « A nima fidelis ».
L'individu, au fond, ignore ses semblables, et ne veut avoir affaire qu'à Dieu lui-même, directement sollicité.
D'où la morale la plus erronée et la plus décevante qui se puisse concevoir, et qui peut se résumer ainsi : Moi, j'ai fait mon devoir sur la terre ; Dieu m'a vu; c'est à Dieu à me récompenser au ciel.
Voit-on cette multitude de fils verticaux, isolés les uns des autres, et convergeant tous vers le même point d'attache, Dieu? Pas de fils horizontaux. Dans cette conception morale, il n'y a pas vraiment de liens entre les humains. Il n'y a de liens qu'entre chaque humain pris isolément et la divinité. Les individus sont détachés les uns des autres, in-dépendants.
Or, selon nous, tout au contraire, moralité, c'est socialitê ; et socialité, c'est inter-dépendance, réseau de fils horizontalement croisés, et tissés en solide trame.
D'autre part, dans la morale mystique, ou incivique, r « Anima fidelis » sollicite et attend de « Christus » sa récompense. La récompense n'est donc pas le résultat logique, le fruit naturel de l'action, de la conduite : elle est une collation artificielle, un apport étranger.
Or encore, selon nous, tout au contraire, la sanction
sort nécessairement de l'action comme le fruit sort de l'arbre.
Le « Sois juste et tu seras heureux », c'est là, en style kantien, mais contrairement à l'opinion de Kant, un « jugement analytique ».
L'arbreneditpas: Seigneur, j'ai faitdemon mieux pour germer, croître et fleurir. J'ai donc bien mérité . . . Je vous prie, daignez donc suspendre des fruits à mes rameaux. Non, l'arbre ne parle pas ainsi. Et pourquoi? Parce que le fruit ne saurait être apporté du dehors, pour cette excellente raison qu'il sort irrésistiblement du dedans : le fruit est déjà dans la fleur, et dans la sève montante. Le fruit c'est l'essence même de l'arbre, l'intime substance que l'arbre projette et par laquelle il se re-produit.
Enfin, dans l'ancienne morale, l'individu a une attitude hautaine : Moi, j'ai fait mon devoir ; il se peut que tes autres n'aient pas fait le leur ; ça ne me regarde pas ; j'ai droit, moi, à ma récompense, — et je l'attends!
Je ne saurais dire combien cette attitude me paraît déplorable. Supposez une armée dans laquelle un soldat dirait : j'ai fait mon devoir ; il se peut que les autres n'aient pas fait le leur, que le commandement ait été incohérent, que l'intendance se soit laissé prendre au dépourvu, que les éclaireurs aient fourni des renseignements insuffisants, que les pontonniers n'aient pas su amarrer solidement leurs bateaux, que l'artillerie ait été médiocrement attelée, etc., etc.; tout cela ne me regarde pas : du moment que moi, j'ai fait mon devoir, j'entends goûter à la victoire!
Moi! moi! c'est l'éternel mot de la morale mystique. Il faudra du temps pour habituer les Occidentaux à la conception bio-sociale, d'après laquelle cette pleine expansion des énergies, qui est la joie et la félicité, ne peut être procurée aux individus que dans et par la juste association, — dans et par la juste cité, cause et
effet de la vraie civilisation, dont la lente et laborieuse genèse emplit l'histoire et la préhistoire.
Moi ! moi ! ma « récompense », à moi, tout de suite! Hé, lu! pauvres gens, de grâce, calmez cet exaspéré « égotisme ». Vous êtes pris dans un engrenage immense, l'engrenage de l'organisation sociale. Cette
vision vous assagira.
La science, la bonne et juste science a tout simplement l'homme à repétrir. Elle a à refondre le mystique, créature solitaire et fébrile. Elle a à lui apprendre les inter-dépendances organiques et les patiences cosmiques.