‹ La cité moderneChapitre 364 sur 467 · M. DE R0BER1 Y · texte numérisé non relu

M. DE R0BER1 Y

Après les précurseurs qu'il se reconnaît, arrivons à M. de Robcrty lui-môme.

Notre hypothèse bio-sociale a été esquissée par M. <lc Robcrty dans son livre intitulé : La sociologie, en un chapitre, parmi les « Questions connexes » qui remplissent la quatrième et dernière partie du volume, — soit 30 pages dans un volume de 232 pages.

M. de Roberty expose son hypothèse:

Quel sera l'objet de la psychologie?

Les phénomènes psychiques. Mais qu'est-ce que les phénomènes psychiques, sinon V homme sentant, pensant, voulant?

Sans confondre pour cela une supposition avec un fait, rien ne défend de conjecturer que cet homme psychologique soit, non une cause, mais un effet, non un facteur, mais un produit, et que les véritables causes, les véritables facteurs sont les conditions biologiques et les conditions sociales.

Comme le dit je ne sais plus quel philosophe, un être isolé ne sera jamais un être pensant, un être raisonnable.

Ce produit possède d'ailleurs une histoire, il a subi une évolution.

Il y a les phénomènes psychiques de l'état préhistorique, et il y a ceux qui suivent et qui ont apparu à un intervalle considérable...

Laquelle de ces deux espèces de phénomènes devra être étudiée par la psychologie?

Si c'est la première, on répondra que les conditions biologiques y prédominent visiblement, quoique laissant un certain jeu aux conditions sociales rudimentaires ; si c'est la seconde, au contraire, on objectera que les conditions sociales y jouent, à leur tour, un rôle manifestement prépondérant.

La communication des idées par la parole, leur transmission par l'écriture, par les arts techniques, par les beaux-arts ; et par mille autres symboles ou signes de ralliement et canaux de trans-

o92 CONFIRMATION DE NOTRE HYPOTHÈSE BIO-SOCIALE.

mission; le fait complexe de la tradition orale, littéraire, esthétique, scientifique, le choc et la lutte sociale des sentiments, de» passions et des intérêts, les institutions multiples de direction sociale, de gouvernement, etc., forment une vaste série d'influences sociales enchevêtrées, s'alliant intimement aux conditions biologiques pour produire ce résultat : les phénomènes, mouvements ou manifestations psychiques, que l'observation la plus diligente ne découvre que dans l'homme vivant en un état d'association constante avec ses semblables.

En conséquence, la psychologie, loin d'être considérée comme une science indépendante de la science immédiatement supérieure (comme la chimie, par exemple, l'est par rapport à la biologie, et la physique par rapport à la chimie), pourra être regardée, au contraire, comme une dépendance, un prolongement de la sociologie, et comme uue étude qui ne saurait devenir une science constituée que lorsque la sociologie aura atteint son plein développement. L'état peu avancé de la psychologie, loin d'être regardé comme une cause qui retarde les progrès de la sociologie, devra être envisagé comme une simple conséquence de l'état d'enfance dans lequel se trouve actuellement cette dernière science.

C'est à l'élaboration lente et difficile de la science sociale qu'il faudra rapporter, dans une grande mesure, la stérilité, frappante de la plupart des efforts faits jusqu'à présent par les psychologues pour constituer la science de l'esprit sur une hase plus large que celle fournie par la simple considération des organes et des fonctions physiologiques, sur une base qui permette de sortir de l'étude des conditions premières et des rudiments pour embrasser la totalité des phénomènes psychiques.

La psychologie réunira en un seul foyer les lumières qu'elle tirera, tour à tour, de la connaissance des lois de la vie et des conditions organiques de la pensée, et de la connaissance des lois sociales et des conditions historiques de la croissance et de V évolution psychiques .. .

Un sens profond gît à la base des expressions courantes d'esprit public, de sentiment corporatif, d'épidémie morale, de psychiatrie des peuples, etc.

L'individu apparaît partout comme le laboratoire où agissent

les forces sociales el où elles se rencontrent et se combinent avec les forces organiques, pour produire les résultats psychiques*

Après avoir exposé son hypothèse, M. de Roberty la caractérise, et prononce quatre mots imposants que je désire relever.

Il convient que sa conception est le contre-pied de l'opinion régnante.

Il qualifie de chaos l'état de choses actuel.

Il adopte pour son hypothèse l'appellation de biosociale.

Enfin il soutient que la société crée l'individu psychique et il risque l'expression.

Cette vue sur la psychologie est le contre-pied absolu de l'opinion régnante... Nous renversons cet ordre et nous intervertissons les rôles.

Le lecteur est appelé à juger ces deux vues et à choisir entre elles.

Mais, quel que soit son choix, l'opinion à laquelle il se rangera continuera longtemps encore à n'être qu'une simple hypothèse.

L'état présent des études psychologiques et des études sociales ne permet pas d'espérer une prompte solution.

Ici encore, le chaos est la condition de toute origine, et l'état actuel de la psychologie est, en vérité, chaotique.

Notre hypothèse tend par conséquent à regarder les faits hyper-organiques de la pensée et du sentiment non comme des phénomènes biologiques, ni comme des phénomènes sociaux, — encore moins comme des phénomènes psychiques, dans le sens ordinaire qu'on attache à cette désignation, — mais comme des phénomènes bio-sociologiques .

Il est indubitable que l'homme préhistorique pense, sent et veut autrement que l'homme civilisé : la psychologie de l'homme antéhistorique ne fournirait certainement que des analogies faibles, sinon nulles avec le mécanisme contemporain des sociétés humaines; la ressemblance augmente dans la même

mesure que la société façonne, développe, je dirais presque crée V individu psychique.

Personne, d'ailleurs, ne conteste, et il est difficile de comprendre sur quoi on aurait pu s'appuyer pour le faire, que l'homme social ne soit le produit d'une action séculaire de la société, (Y une pénétration lente et graduelle de V individu par le milieu social.

Mais Y homme social et Y homme psychologique étudiés par les savants modernes ne font qu'un en réalité.

Et si l'on prétend savoir que l'homme biologique n'est ce qu'il est, entre autres causes, que parce qu'il est constamment baigné et pénétré par une atmosphère physique, constituée d'une certaine manière, et s'il est vrai que, au cas où celte dernière changeât brusquement, l'homme biologique cesserait d'exister, et que, au cas où elle se modifiât lentement, il se transformerait et s'y adapterait en conséquence, rien n'empêche de transporter la même conception dans la sphère des causes et des agents plus subtils et moins apparents, mais certainement aussi matériels, en définitive, qui agissent au sein du monde social et du monde psychique.

Après avoir exposé et caractérisé son hypothèse, M. de Roberty indique comment on peut la vérifier.

Vérification de notre théorie. — Cette conclusion peut être vérifiée de différentes manières.

On peut la traiter par Tune des méthodes ordinaires de la logique inductive, par l'élimination des différences, par la méthode des résidus ou celle des variations concomitantes.

Si la société est vraiment un facteur essentiel dans la production des phénomènes psychiques, ou si elle est vraiment le milieu propre à ces phénomènes, là où ce facteur sera faible et insignifiant, on devra évidemment constater l'amoindrissement proportionnel des processus psychiques correspondants, et là où ce milieu fera ostensiblement défaut, on devra constater leur absence complète.

Or, c'est ce que Ton constate, en effet, dans tout le cours et à tous les degrés de l'évolution biologique.

DIX PRINCIPA1 \ Al \ll.l\n;i>.

Vienne l'association... et aussitôt Les phénomènes psychiques de tout genre arrivent à un développement extraordinaire.

L'individu biologique lui-même, transporté dans ce milieu. te transforme, par rapporta ses facultés intellectuelles el affectives, jusqu'à lu méconnaissance] il devient atome social, véhicule d'influences nouvelles, ingrédient dans des combinaisons totalement inconnues en biologie.

Après avoir exposé, caractérisé et vérifié son hypothèse M. de Roberly en fait entrevoiries conséquences « innombrables », dont deux particulièrement importantes consistent dans la rectification de notre fausse conception de V histoire, et de notre fausse conception de icconomie politique.

Conséquences de Vinierversion des rapports entre la sociologie et la biologie. — Concluons. L'hypothèse exposée clans les pages précédentes entraîne, de soi, une rectification si radicale dans les vues existantes sur les rapports de la psychologie avec la sociologie, que cette rectification équivaut à une interversion régulière des rôles ordinairement attribués à chacune de ces sciences.

Du moment qu'il est admis que les manifestations psychiques ne présentent pas un ensemble uniforme et compact de phénomènes appartenant à une seule et même catégorie scientifique, mais forment une masse de faits essentiellement hétérogènes dont une partie... rentre dans la science de la biologie, et une partie, debeaucoup laplus considérable... ne peut être convenablement étudiée que dans une science adhoe, il devient impossible de faire de l'étude de tous les phénomènes psychiques indistinctement la base naturelle de la sociologie. Ce rôle ne peut dorénavant être conservé qu'à la seule physiologie cérébrale. Quant aux études ordinairement désignées sous le nom de psychologie, elles doivent, à V avenir, dépendre directement de la sociologie, que leur servira, concurremment avec la biologie, de véritable fondement scientifique.

Les conséquences de cette interversion des rapports qui unissent la sociologie à la psychologie sont innombrables ...

La société cl les phénomènes qu'on y observe ne sont plus le reflet naturel, la portraiture plus ou moins ressemblante de ce type universel qui naguère encore envahissait tout le domaine de la connaissance, — V homme psychique. Il devient avéré que la position centrale et le majestueux isolement de cet être sans pareil ne tiennent plus...

Dans Tordre scientifique, la sociologie et la psychologie se débarrassent du même coup des dernières entraves... La science sociale ne pouvait pas devenir positive d'un coup, et de l'état d'enfance on l'avait trouvée Comte... passer subitement à cet état de maturité scientifique...

La transition indispensable a été fournie par l'école psychologique, dont le credo, en matière sociologique, est entièrement contenu clans ces mots de Buckle, le brillant historien de la civilisation anglaise et le représentant fidèle du point culminant de la période de transition : « La découverte des lois de l'histoire de l'Europe s'est fondue en une découverte des lois de l'esprit humain. Ces lois mentales, quand on les aura établies d'une manière certaine, deviendront la base de l'histoire de l'Europe : on regardera les lois physiques comme étant de moindre importance... » (T. I, p. 177.)

Or, Y évolution historique est... un fait qui impose à l'esprit humain des conditions spéciales, nombreuses, successivement importantes, et fondamentalement distinctes des conditions purement cérébrales ou biologiques.

Ces conditions sont sociales du commencement à la fin ; les ignorer est impossible ; mais les détacher de l'ensemble des faits sociaux pour en faire un groupe particulier qui ne sera pas sociologique, encore moins biologique, c'est les arracher violement du sol très réel qui leur est propre...

Enfin, expliquer l'évolution historique par l'ensemble des conditions mentales sans en retrancher ou en déduire préalablement les conditions que cette évolution impose elle-même à l'esprit humain, c'est pécher d'une autre manière encore contre la méthode, c'est expliquer partiellement la cause par un de ses résultats...

Une erreur semblable est commise par /'économie politique...

Le même reproche peut être adressé à la plupart des théories

modernes qui cherchent avec ardeur dans le domaine des faits psychiques l'explication ultime des phénomènes sociaux, et représentent autant d'étapes dans la période (!<• transition actuellement traversée par la science sociale. Celle période semble, d'ailleurs, destinée à continuer jusqu'à L'épuisement des combinaisons psychologiques les plus générales etla démonstration de leur inapplicabilité.

Tout cela pourra et devra se modifier, lorsqu'on aura enfin reconnu la véritable nature des rapports de la science sociale avec la psychologie, et qu'on se sera convaincu que ces rapports, au lieu d'être toujours de la même espèce, offrent un caractère bien défini de dualité.

Le nuage métaphysique... qui existait entre la sociologie et la physiologie cérébrale, se dissipera aussitôt...

Telles sont les idées de M. de Roberty. Le lecteur me pardonnera d'avoir cité si abondamment : c'est que je ne connais pas de plus grande joie que de rendre large justice à un précurseur ou à un émule.

Avec la même loyauté d'ailleurs, j'indiquerai les réserves que me paraît comporter la théorie dont je viens de mettre en relief les plus beaux aspects.

Ces réserves sont au nombre de cinq. Je me bornerai à les énoncer brièvement.

D'abord, pourquoi faut-il qu'une théorie si importante soit resserrée dans un seul chapitre, et reléguée parmi les « questions connexes »?

Autre desideratum, qui se rattache du reste au premier : l'auteur a vraiment trop l'air de ne voir, dans une théorie qui constitue une « révolution », qu'une question de « classification des sciences », à savoir : la sociologie n'est-elle pas, contrairement à l'opinion courante, antérieure à une partie de la psychologie? Certes, je ne veux pas médire de ces questions de classification, et je suis loin d'en méconnaître l'importance. Mois, dans le cas présent, et pour le public pensant.

ce n'est là que l'écorce de la question. Dites à ce public : je viens de trouver la preuve décisive qu'il ne peut pas y avoir d' « âme », substance individuelle et extraorganique, mais seulement de Y « élite », groupe social et supra-organique, et que par conséquent tout noire fond d'idées européen, en philosophie, en métaphysique, en morale, en religion, doit être changé radicalement... Ou bien, dites-lui, simplement, à ce public : je crois qu'il y a lieu d'intervertir le rapport entre la sociologie et une partie de la psychologie, dans la classification des sciences... Croyez-vous que les deux déclarations soient de nature à faire sur lui le même effet? Et n'estimez-vous pas qu'il est un peu excessif de ne voir, ou de ne montrer, dans un événement d'une portée si largement et si profondément humaine qu'un problème d'étroite technique à débattre entre savants spéciaux?

Laissons ces deux desiderata préliminaires. Voici deux critiques qui tombent plus directement encore sur la théorie même.

M. de Roberty dit: dans le règne sociologique, si on peut ainsi parler, on voit X Intelligence progresser comme Y association; il n'en est pas de même dans le règne biologique.

Or, contrairement à M. de Roberty, je crois qu'il y a, à cet égard, parité entre les deux règnes. Selon moi, en effet, l'intelligence progresse de la cellule à l'agrégat de cellules ou animal proprement dit, selon le de;, d'association biologique, — tout comme elle progresse de l'animal à l'agrégat d'animaux ou société, selon le degré d'association sociologique. Et ainsi l'intelligence fait deux bonds successifs, comme l'association ellemême: de la cellule à l'animal, et de l'animal à la cité. On sent assez l'importance de cette analogie qui fonde Y unité du monde vital, — édifice à trois étages, qu'on

peul ainsi dénommer : cyto-zoo-8ocio-\ogiet ou, d'un seul mot, 6/o-logie.

D'autre pari, M. de Roberty ne tire de son hypothèse qu'une psychologie, et point une morale. Et il y a là plus qu'une lacune ordinaire. En effet, dans celte Hypothèse, la morale doit être conçue comme le fondement ou la condition de la socialité, laquelle socialité ingendre la mentalité humaine, objet de la psychologie. C'est dire que, dans cette hypothèse, c'est surtout la morale qui doit être mise en vedette, loin de pouvoir rire indifféremment omise.

Ma cinquième et dernière réserve est d'ordre général, et porte sur toute la conception scientifique et philosophique de M. de Roberty.

On le sait : la conscience est le scandale de la science. Ce sujet qui s'oppose à Yobjet, entendez au reste de l'univers, la science aspire à s'en débarrasser. M. de Roberty, en bon positiviste, s'attaque donc vigoureusement à ce « sujet pensant... centre de l'univers... pivot qui fixe et attache tous les phénomènes et sur lequel roule l'océan immense et sans bords connus de l'évolution cosmique ». Il l'attaque, il le bat en brèche avec le bélier de son hypothèse, et il croit pouvoir célébrer sa chute prochaine et son irrémédiable écroulement : « Uautomorphisme subit par là un nouvel échec... » Et encore : « h' homme psychique » est ébranlé. « Il devient avéré que la position centrale et le majestueux isolement de cet être sans pareil ne tiennent plus... »

Le dirai-je? Je crois ce dithyrambe plus que prématuré. Certes, Y anthropocentrisme a pris fin, comme le géocenlrisme lui-même. L'homme, pas plus que sa planète, n'est le centre des choses. Mais s'il n'est plus centre géométrique, il reste centre optique. C'est de son point de vue qu'il connaît et juge le reste du monde. Et sa conscience reste toujours, pour lui, le

concave miroir où vient s'établir ïimage focale de l'univers.

Mais que dis-je, l'Homme? N'est-ce pas là aussi le cas de tous les êtres sans exception, comme l'a deviné Leibnitz? Toute monade, si humble soit-elle, réfléchit la nature entière, — seulement d'une façon plus ou moins « confuse » ou « distincte ». Toute monade est, pour son compte, centre optique. Et ainsi, on pourrait justement dire de l'univers ce que Pascal disait de Dieu lui-même, — qu'il a son centre partout, et sa circonférence nulle part.

En résumé, la Science, c'est le point de vue externe ; la conscience, c'est le point de vue interne. Or, dans l'hypothèse qui nous est commune, à M. de Roberty et à moi, l'extérieur, à mon sens, reste toujours inexplicable autrement que par l'intérieur. La Physique reste suspendue à la Métaphysique. Et M. de Roberty s'est fait illusion, quand il a cru que l'hypothèse nouvelle pouvait déloger de sa place unique, et comme détrôner cette reine des sciences, la Psychologie.

On le voit, mon admiration est grande pour les trente pages de M. de Roberty, et j'ai été heureux de les connaître assez tôt pour leur rendre justice, avant de livrer mon manuscrit aux imprimeurs.

Mais, par contre, mes cinq réserves sont graves.

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