‹ La cité moderneChapitre 365 sur 467 · M. DURKHEIM · texte numérisé non relu

M. DURKHEIM

Plus graves encore sont les réserves que j'ai à faire sur les idées de M. Durkheim, qui, dans un ouvrage récent et considérable [De la division du travail social ; chez Alcan), a esquissé, lui aussi, une psychogénie sociale (3° section du chapitre v du livre II).

A mon avis, M. Durkheim a nettement vu la genèse sociale des facultés psychiques.

Malheureusement, ce fail est perdue noyé dans le volume. Le volume, en effet, a 471 pages, et la section de chapitre relative à la psycho-génie a 6 pages H demie.

La vérité, selon moi, c'est que M. Durkheim a passé

à côté du sujet. C'étaient ces G ou 7 pages qui devaient, s'épanouir en volume. Car là était ce que j'ose appeler, après d'autres, paraît-il, la « l'évolution ». Là était l'idée féconde, aux conséquences grandioses et infinies. M. Durkheim s'est jeté de côté, ou plutôt s'est fourvoyé à contresens.

Car il faut dire davantage : il n'y a pas seulement disproportion entre cette section de chapitre et le reste du volume ; il y a aussi contradiction. Et ceci est autrement grave.

Mais, avant d'apprécier, je veux exposer, afin que le lecteur ait les textes sous les yeux et puisse juger par lui-même.

Le meilleur moyen de résumer les six ou sept pages de M. Durkheim, c'est d'en extraire vingt phrases excellentes, qui sont comme la quintessence de la théorie.

Voici les extraits (les italiques sont de moi) :

— « En même temps que les sociétés, les individus se transforment... »

... Une vie nouvelle, « sui generis », se surajoute à celle du corps.

Sans doute il serait exagéré de dire que la vie psychique ne commence qu'avec les sociétés ; mais il est certain qu'elle ne prend de l'extension que quand les sociétés se développent.

Ainsi la grande différence qui sépare l'homme de l'animal, à savoir le plus grand développement de sa vie psychique, se ramène à celle-ci : sa plus grande sociabilité.

Pour comprendre pourquoi les fonctions psychiques ont été portées, dès les premiers pas de l'espèce humaine, à un degré de perfectionnement inconnu des espèces animales, il faudrait

d'abord savoir comment il se fait que les hommes, au lieu de vivre solitairement ou en petites bandes, se sont mis à former des sociétés plus étendues.

Si, pour reprendre la définition classique, l'homme est un animal raisonnable, c'est qu'il est un animal sociable, ou du moins infiniment plus sociable que les autres animaux

— Ainsi, la cause qui a suscité les différences qui séparent Yhomme des animaux est aussi celle qui Ta contraint à s'élever au-dessus de lui-même.

La distance toujours plus grande qu'il y a entre le sauvage et le civilisé ne vient pas d'une autre source.

Si de la sensibilité confuse de l'origine la faculté d'idéation s'est peu à peu dégagée ; si l'homme a appris à former des conceps et à formuler des lois; si son esprit a embrassé des portions de plus en plus étendues de Vespace et du temps ; si, non content de retenir le passé il a de plus en plus empiété sur Yavenir; si ses émotions et ses tendances, d'abord simples et peu nombreuses, se sont multipliées et diversifiées, — c'est parce que le milieu social (?) a changé sans interruption.

En effet, à moins que ces transformations ne soient nées de rien, elles ne peuvent avoir eu pour causes que des transformations correspondantes des milieux ambiants...

— Il n'y a donc pas de témérité à affirmer dès maintenant que, quelques progrès que fasse la pyscho-physiologie, elle ne pourra jamais représenter qu'une fraction de la psychologie, puisque la majeure partie des phénomènes psychiques ne dérivent pas de causes organiques.

C'est ce qu'ont compris les philosophes spiritualistes, et le grand service qu'ils ont rendu à la science a été de combattre toutes les doctrines qui réduisent la vie psychique à n'être qu'une efflorescence de la vie physique...

Seulement de ce qu'elle est en partie indépendante de l'organisme, il ne s'ensuit pas quelle ne dépende d'aucune cause naturelle et qu'il faille la mettre en dehors de la nature...

De ce qu'il y a une vaste région de la conscience dont la genèse est inintelligible par la seule psycho-physiologie, on ne doit pas conclure qu'elle s'est formée toute seule, et quelle par suite réfractaire à l'investigation scientifique, mais seule-

menl qu'el'e relève d'une autre science positive qu'on pourrait

appeler la socio-psi/cfio/ot/ie.

- « II ne Tant doue pas, avec M. Spencer, présenter la vie Bociale comme une simple résultante «les natures individuelles, puisqu'au contraire c'est plutôt celles-ci qui résultent de celles-là.

Les faits sociaux ne sont pas le simple développement des faits psychiques, mais les seconds ne sont en grande partie que le prolongement des premiers à l'intérieur des consciences.

Celte proposition est fort importante, car le point de vue contraire expose à chaque instant le sociologue à prendre la cause pour V effet, et réciproquement.

Sans doute, c'est une vérité évidente qu'il n'y a rien dans la vie sociale qui ne soit dans les consciences individuelles ; seulement presque tout ce qui se trouve dans ces dernières vient de la société.

La majeure partie de nos états de conscience ne se seraient pas produits chez des êtres isolés...

En voilà assez, pensons-nous, pour répondre à ceux qui -croient prouver que tout est individuel dans la vie sociale, parce que la société n'est faite que d'individus. Sans doute, elle n'a pas d'autre substrat; mais parce que les individus forment une société, des phénomènes nouveaux se produisent qui ont pour cause l'association et qui, réagissant sur les consciences individuelles, les forment en grande partie. Voilà pourquoi, quoique la société ne soit rien sans les individus, chacun d'eux est beaucoup plus un produit de la société qu'il Tien est Vauteur. »

Ainsi M. Durkheim a parfaitement vu :

1° Qu'une « vie nouvelle » est produite par Y organisation sociale ;

2° Que là est la grande différence entre l'animal et l' homme;

3° Que là aussi est la grande différence entre le sauvage et le civilisé;

4° Que par conséquent la psychologie appartient

pour une part seulement à la biologie, et pour l'autre part à la sociologie ;

5° Qu'enfin donc Y individu est au moins autant un produit de la société, que la société un produit de l'individu.

Je le répète, ces 6 pages et demie sont excellentes. Mais maintenant, cette théorie psycho-génique, replaçons-la dans l'ensemble du volume, c'est-à-dire dans la donnée générale de l'auteur: elle va perdre toute son importance, pour ne pas dire même toute sa signification.

Voici la trame du livre de M. Durkheim :

1° D'abord en quoi consiste la moralité?

La moralité consiste à favoriser l'ordre, le groupement, etc., etc. (?).

2° Appliquons ce critérium (?) à la « division du travail » :

Cette méthode sociologique est-elle morale?

Oui, car elle seule permet aux groupes sociaux, sinon de naître, au moins de se développer; puisqu'elle les fait croître en cohésion pour leur permettre de croître en volume et en densité.

Donc, à la phase de l'évolution où nous sommes parvenus, c'est un devoir de pousser de plus en plus à la division du travail.

3° D'ailleurs, il ne saurait être question, en tout ceci, de plaisir, d'intérêt, de bonheur pour l'Individu.

La morale veut que l'on favorise la division du travail, car, parla division du travail, les agrégats sociaux deviennent plus voluminenx et plus denses; par la division du travail, un plus grand nombre de créatu humaines est appelé à l'existence; par la division du

travail enfin, comme par une sorte de culture intensive, il se produit dans La société un phénomène de surpopulation.

Mais, par contre, le sort de l'Individu ne fait qu'empirer. Plus l'espèce pullule, plus la lutte pour L'existence est rude et ingrate. De la surpopulation suit nécessairement le surmenage. Pour arriver à vivre seulement, il en coûte à l'individu des efforts de plus en plus excessifs. Il s'enfonce donc avec rage dans une activité forcenée. Il s'ingénie et s'évertue en des spécialisalions de plus en plus aiguës pour ainsi dire, et imprime ainsi, par une toujours croissante division du travail, la plus puissante impulsion au progrès industriel. Mais, par les profits qu'il en retire, il arrive à peine à réparer les perles que ce progrès lui coûte. Au fond, l'Individu est dans la situation de ces petits fonctionnaires ou de ces petits employés qui se sont mis aux mains des usuriers, et qui s'épuisent en efforts éternels pour éteindre une dette qui toujours recule et toujours grandit. L'Individu est toujours et doit toujours être, de par la constitution même des choses, « audessous de ses affaires ». Il est toujours et doit toujours être en face d'un passif qui, par une loi véritablement diabolique, croît comme l'effort même qu'on fait pour le couvrir.

C'est là comme une ruse infernale combinée par la Nature pour pousser au développement des Sociétés, au détriment des forces, de la santé, du bonheur et de la vie même des Individus.

Aussi, qu'arrive-t-il ? dit M. Durkheim C'est que le suicide apparaît vite, et se développe largement. Le suicide croît exactement comme la civilisation. En effet si l'on consulte les cartes démographiques, on voit que les larges taches noires du suicide s'étalent précisément en Europe et dans l'Europe centrale et occi-

dentale, là où précisément la division du travail et la civilisation moderne sont poussées le plus loin.

En résumé, la division du travail est chose morale et qui doit être pratiquée, parce qu'elle favorise le développement de la Société, tout en faisant d'ailleurs le malheur de l'Individu...

Telle est l'idée fondamentale du livre de M. Durkheim:

Apprécions-la.

La division du travail ainsi conçue a un double effet :

1° Elle appelle de plus en plus d'Individus à l'existence ;

2° Elle rend l'existence de plus en plus intolérable pour chaque individu en particulier.

Traduction : elle favorise le Groupe, tout en nuisant aux Unités.

Ou encore : elle multiplie la vie involontaire, tout en poussant à la mort volontaire.

Ou encore : elle provoque la surpopulation, tout en conduisant à la dépopulation.

Et, ce faisant, elle est chose intrinsèquement morale : il faut la respecter et la pratiquer.

L'oserai-je dire? Je ne peux m'empêcher de songer ici à ce légendaire commerçant qui, pour augmenter le chiffre de ses affaires, avait abaissé ses prix : il perdait sur chaque objet, mais, disait-il, en vendant beaucoup, il se rattrapait sur l'ensemble.

L'idée fondamentale de M. Durkheim est donc, je le crains, essentiellement contradictoire.

En six ou sept pages, il nous montre la Cité produisant la Raison, pages excellentes, et qui, selon nous, auraient dû s'épanouir en volume.

En effet, cette lente genèse de Psyché, qui constitue

l<> fond de l'Histoire, peut-on concevpir un plus beau poème, une plus divine épopée?

Or le reste du volume nous montre, quoi? l'huma nité irrévocablement prise dans l'engrenage d'une dure évolution sociologique, et irrésistiblement poussée au suicide.

Il faut choisir pourtant.

Ou' est-ce donc que l'Histoire et l'Evolution humaine? Une ascension à la vie? ou une course à la mort?

Qu'est-ce que la civilisation? Un paradis qui s'en- Ir'ouvre a nos yeux? ou un enfer qui se creuse sous nos pas?

LamêmeCité,queM.Durkheimnous montre créatrice en six pages, il nous la montre meurtrière, en cinq cents.

De sorte que sa psycho-gênie, à peine ébauchée, est contredite, niée, et comme écrasée par la masse entière du volume.

Élargissons le débat. Pour nous, la Morale c'est la science des intérêts de Vhumanitè, au grand sens de ce mot.

Or, M. Durkheim rejette absolument soit la morale de Y intérêt individuel, soit la morale de Y intérêt général.

La morale de l'intérêt individuel?

« Nous ne dirons rien de la morale qui prend pour base l'intérêt individuel, dit M. Durkheim, car on peut la regarder comme abandonnée. »

Abandonnée! Disons reprise et intronisée définitivement.

« Ce serait, ajoute-t-on, un miracle logique si l'on pouvait déduire ï altruisme de lègoïsme, l'amour de la société de l'amour de soi, le tout de la partie. »

Eh bien, ce miracle, l'hypothèse bio-sociale le fait, dans notre volume tout entier! Puisque c'est l'association qui lui confère lentement une « âme », comment

1 individu n'aimerait-il pas la société, par amour même de soi?

Les devoirs envers autrui sont des devoirs envers nous: c'est cette découverte capitale qui doit nécessairement amener une révolution morale définitive.

La morale de V intérêt général ?

M. Durkheim la rejette avec le même dédain.

Guerre et industrie.

« D'abord, dit-il, bon nombre de choses sont utiles ou même nécessaires à la société, qui pourtant ne sont pas morales.

« Aujourd'hui une nation ne peut se passer ni d'une armée nombreuse et bien équipée ni d'une grande industrie

« Et pourtant on na jamais songé à regarder comme le plus moral le peuple qui possède le plus de canons ou de machines à vapeur » /

Je répondrai brièvement. Les canons? Mais, jusqu'ici du moins, c'est la défense nationale, c'est l'énergique compétition entre les races, c'est l'âpre sélection planétaire, c'est la « Force », identique à la vraie « Vertu »; car il n'y a de vraiment et de durablement forts que les sains, les justes, et les purs. Les races pourries sont balayées. L'histoire est le tribunal de Dieu. Il y a donc une moralité aussi dans les canons. Et toute morale qui voudrait ignorer dédaigneusement la grande lutte des patries, militaire ou économique ou intellectuelle, serait une morale de sacristain.

La machine'! Mais c'est Y outil magnifié. Et qu'est-ce que l'outil, sinon le bras renforcé? Et qu'est-ce que le bras, sinon le pourvoyeur de la chétive créature humaine?

La machine, multiplicatrice de l'outil, lui-même multiplicateur du bras : voilà ce dont la morale parlerait

DO PRINCIPAUX AUXILIAIRES. 609

avec dédain! Oublions-nous donc que la machine a été créée par l'intelligence, par la science? Et oublions-nous

que, grâce à la machine, la production, décuplée, centuplée, doit normalement alimenter d'un bien-être croissant de croissantes multitudes? L'outil-machine, lils du génie, et père des foules, voilà ce dont la morale ferait fi! Allons, il faut en convenir, il y a de la moralité aussi dans la machine à vapeur, plus qu'on ne pourrait croire.

En vérité, je me le demande : si une morale se désintéresse et de la production industrielle au dedans et de la défense militaire au dehors, si une morale se désintéresse et de l'Outil avec lequel l'homme lutte avec la Nature, et de l'Arme avec laquelle l'homme lutte contre l'Etranger, si une morale enfin se désintéresse et de ce qui entretient la vie et ce qui repousse la mort, — alors, encore une fois, je me le demande : à quoi donc cette morale peut-elle bien s'intéresser?

Culte des morts et Culte des héros.

M. Durkheim continue : « Il y a même des actes parfaitement immoraux et qui pourtant seraient à l'occasion très profitables à la société. » Ceci, je ne le crois absolument pas. L'aphorisme « rien ne se perd » y contredit formellement. Mais c'est une trop grosse question, que je ne saurais aborder ici.

M. Durkheim achève : « Inversement, il y a bon nombre de pratiques morales qui ne sont pas moins obligatoires que d'autres, sans que pourtant il soit possible d'apercevoir quels services elles rendent à la communauté. Quelle est l'utilité sociale du culte des morts..., de la pudeur raffinée... de la philanthropie... du respect des vieillards... de la protection des animaux... des pratiques religieuses telles que, par exemple, chez les juifs d'autrefois, l'abstention de viande de porc?... »

De tous ces exemples, je n'en veux retenir qu'un : « Quelle est ï utilité sociale du culte des morts? » M. Durkheim m'excusera-t-il? Cette question ainsi posée me paraît tout bonnement monstrueuse.

La Cité hellénique était l'ondée sur le culte des ancêtres. En Orient, un empire de quatre cents millions dûmes, l'empire des Célestes, a pour pierre angulaire l'autel de famille, avec les archives des générations. Parmi nous, Auguste Comte, large et puissant génie, a retrouvé la grande voie antique et orientale, et ravivé la vision pâlissante des aïeux, en faisant cette simple remarque : l'humanité se compose de plus de morts que de vivants! Carlyle nous a fait nous pencher vers l'herbe des cimetières, pour écouter la faible voix lointaine de ceux de qui nous tenons tout, sang et idées : «N'est- ce pas comme la voix mi-muette, étouffée, des générations depuis longtemps ensevelies de nos propres Pères, appelant des profondeurs des âges vers nous, nous, dans les veines de qui leur sang coule encore : « Voici donc, voici ce que nous avons pensé du monde; voici toute l'image et toute la notion que nous avons pu nous former de ce grand mystère d'une vie et de l'Univers. Ne la méprisez pas... »

Timide appel, si poignant! inexprimable mélancolie! La commémoration des morts, c'est l'eau lustrale du cœur; c'est la source baptismale où se sanctifient les neuves et fuyantes générations. Rien qu'en remontant au x° siècle, à l'an mil, je sais que j'ai quelque dix millions d'aïeux, qui tous vivent en moi à quelque degré, qui tous ont contribué à me faire ce que je suis, tète cl cœur... Se sentir né débiteur, débiteur à jamais insolvable, n'est-ce pas là le principal de la morale, toute la morale peut-être? Et vous demandez « quelle peut bien être l'utilité sociale du culte des morts » !

DIX PRINCIPAUX AUX1L1.MH1 f.lt

La morale de M. Durkheim u'est p.» s plus ouverte au

culte des héros qu'au culte des morts.

Pour M. Durkheim, ii n'y a de vraiment moral que la règle. L'héroïsme est une exception, un élan spontané,

une libre fantaisie, un caprice en somme, une superrelation, un luxe suspect...

Que dire dune telle conception ? A mon sens, la Foule humaine, aveugle, et languissante, ne vit que par le Héros, c'est-à-dire par l'homme qui a le « seing eue » et le « daring heart », l'œil qui voit et le cœur qui ose

C'est à ce foyer de chaleur et de lumière qu'elle vient fondre ses ténèbres glacées.

Le Héros, c'est le terrestre rédempteur. Et dans les fréquents interrègnes de l'héroïsme, c'est pitié devoir errer ou croupir

La foule, cette grande et fatale orpheline !...

Le culte des morts et le culte des héros sont les deux colonnes du temple de la religion antique et future, de la religion universelle et éternelle.

Science et art.

La science et l'art ne trouvent pas grâce davantage devant la morale de M. Durkheim. Selon lui, il n'y a en effet rien de « moral » dans l'art et la science. Ce ne sont là choses que de plaisir ou d'utilité.

Ici encore, nous ne pouvons admettre et même concevoir que la thèse inverse.

De même que le cerveau animal est l'élite de la cité physique, de même l'élite sociale est le cerveau de la cité politique.

Cette élite sociale, ce sont surtout les poètes et les savants, par qui se constitue à travers les siècles ce trésor d'idées et de sentiments qu'on peut appeler l'esprit et le cœur, et comme l'àme de la cité.

De sorte que, pour nous, la science et l'art, ce sont là les fruits substantiels et savoureux de l'arbre social, les fruits précisément en vue desquels l'arbre a été planté.

En résumé, pour nous, la morale, c'est l'art d'associer les hommes, pour assurer Yinlègritè nationale (armée), et pour organiser la production sociale, soit matérielle (agriculture et industrie), soit spirituelle (science et art), — laquelle intégrité nationale et laquelle production sociale sont le legs des aïeux (les morts), et en majeure partie Yœuvre des grands hommes (les héros).

Une morale, comme celle de M. Durkheim, qui se désintéresse de la défense nationale et de la production sociale, de l'agriculture et de l'industrie, de la science et de l'art, du culte des morts et du culte des héros, — une telle morale, non seulement nous paraît inacceptable, mais même n'a pas de sens pour nous.

J'ajoute que cette morale est singulièrement dangereuse.

C'est une impression vraiment pénible que de voir un effort de pensée si laborieux et une information si abondante, tant de conscience et tant d'érudition, aboutir à quoi? à acculer le genre humain au pessimisme absolu.

Présenter en effet la morale comme le devoir de, favoriser une évolution sociologique, qui fait de la vie un bagne véritable pour l'individu, sans secours ni recours possible, au sein d'un univers aveugle et sourd : n'est-ce pas là acculer l'humanité à la plus terrible des révolutions, à la révolution du désespoir?

La morale fonde la cité, qui produit la civilisation, laquelle est un enfer! Et la morale reste une obligation sacrée !

Je le répèle, avec M. Paul Janet : est-il admissible (juc la loi d'un être soit dirigée précisément contre cel être?

Pour avoir la vérité, à mon sens, il faut prendre exactement le contre-pied de cetlc thèse, et dire : la morale fonde iassociation, et l'association enfante les richesses économiques et psychiques dont s'alimente et s'enchante de plus en p'us l'individu, progressivement libéré du souci matériel et de plus en plus profondément initié à la vie spirituelle ou contemplative.

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