LE PROBLÈME POLITIQUE : ARCIIIE ET ANARCHIE. MONISME POLITIQUE
Mais, on le sait, l'idée que l'homme se fait du gouvernement de ta terre varie comme l'idée qu'il se fait du gouvernement de l'univers; ou réciproquement.
Tel Dieu, tel prince; telle religion, telle politique. Ou si l'on veut : telle politique, telle religion, et tel prince, tel Dieu.
Or, si le problème religieux, c'est le rapport de Dieu et de la nature ; le problème politique, c'est le rapport du prince et du peuple.
Prince et peuple; droit divin et droit populaire; élite et foule ; nation et Etat ; dirigés et dirigeants ; hommes privés et hommes publics; corps social et tête gouvernante : toutes ces expressions s'équivalent.
Le rapport de ces deux termes a passé également par trois phases :
1° Poly-archie ;
2° A/on-archie ;
3° jPcm-archie ;
C'est-à-dire :
1° Souveraineté intérieure ou immanente à la nation, mais diffuse ;
2° Souveraineté concentrée, mais extérieure ou transcendante;
3° Souveraineté, à la fois, immanente et concentrée.
La divinité a été ré-enracinée dans la nature, ou naturalisée.
De même, la souveraineté a été ré-enracinée dans la nation ou nationalisée.
L'unité de la cité a été refaite, comme V unité de iêtre. Mais ici aussi l'unité finale est tout autre que l'unité initiale.
Eux aussi d'ailleurs, les politiques à courte vue se sont mépris du tout au tout sur cette évolution de iidée d'État.
Ils ont dit :
1° Poly-archie;
2° Mon-archie ;
3° ... ^4n-archie
Or l'aboutissement normal de l'évolution politique, c'est non pas an-archie, mais, tout au contraire, pan- | archie.
Nationaliser la souveraineté, et naturaliser la divinité, ce n'est pas les détruire, mais au contraire les renforcer.
Elles étaient déracinées; on les ré-enracine.
Le principe ou le prince dirigeant, soit de la terre, soit de l'univers, sort donc grandi de cette crise dernière.
L'élite, l'Etat, le chef, le héros, le gouvernement enfin, terrestre ou céleste, sont, non pas seulement légitimés, mais exaltés.
La Hiér-archie (ou primatie du principe pur, vrai, juste, saint) est scellée définitivement.
Presque tous les pensants en Europe, soit pour s'en réjouir, soit pour s'en désoler, affirment l'inévitable triomphe de Y a-théisme et deïan-archie.
Contre eux tous, on peut affirmer l'inévitable triomphe de Vidée gouvernementale, sur la terre et dans les cieux.
DIX PALES N à s<.
mviMir ET SOUVERAINETÉ [MMANBNTBS.
le voit, les généalogies do dieux, comme les
néalogios do princes, ont pu être abolies : l'idée de ::>(.' directeur ne peut périr.
Mais elle se transforme, pour so purifier, e'est-à-dire ir se renforcer.
El tel est le sourd travail qui s'accomplit dans les protondeurs de l'histoire. - -ainsi que l'a bien vu, à eers égards. M. Vacherot, par exemple.
L'idée de chef est indestructible, et notamment ridée de chef cosmique ou de Dieu. Indestructible aussi par conséquent la religion, qui est l'arehe de eette idée.
Mais encore une t'ois, eette idée évolue et se transù ... profondément.
Nous assistons, en ees sièeles modernes, à ee iliaque speetaele intérieur : la crise de transformation \e des idées de divinité et de souveraineté, ci ■avènement d'une religion et d'une politique imma-
SANCTIFICATION or 1 v NATURE ET DE LA CITÉ,
l.e duel du siècle, dit M. Ch. Waddinirton, c'est
le duel de la seienee et de la métaphysique.
Disons: duel de la s et de la cowfi ou
duel de la Physique et de la Métaphysii]
V n rai dire, ee duel n'existe pas. Ainsi que j'ai esde le montrer dans mon livre lll. il n'v a là une [férence des deux points de vue auxquels on peut se placer pour considérer l'Etre.
L'Être en effet peut être contemplé soit du dehors, koil du de lans, soit par l'expérience externe, soit par
l'expérience interne, soit du point de vue objectif, soit du point de vue subjectif.
Du dehors, il apparaît matière, et, du dedans, esprit. Et c'est le point de vue intérieur qui est le point de vue véritable.
Comme je l'ai dit plus haut (livre IV, ch. iv, n° 3), toutes les spéculations philosophiques me paraissent aboutir irrésistiblement à une théorie idéaliste de la matière et à une théorie finaliste du mouvement.
Et c'est en cela que consiste proprement le grand Spiritualisme monisle.
C'est donc bien à tort, selon nous, que la Philosophie s'obstinerait à se cantonner dans le spiritualisme dualiste, qui coupe l'Être en deux parties, l'une sacrée, l'autre profane.
Le sacré nest autre chose que le profane profondément compris.
La nature, à l'œil de la chair, n'apparaît que comme un vide mécanisme. Mais, à l'œil de l'esprit, elle apparaît toute pénétrée d'âme.
Elisabeth Browning le sentait bien, elle qui disait : la nature est surnaturelle, et les buissons les plus ordinaires sont enflammés de Dieu.
Et il en est de la cité comme de la nature.
Pour le cardinal Newman, l'Etat n'est qu'une « administration sans substance » .
Renan au contraire estimait qu'il nîy avait pas de civilisation proprement dite, tant que les hommes n'étaient pas arrivés à dire « notre sainte constitution ».
L'ascète, nous dit-on, tressaille de joie de ne plus se sentir lié à la Nature et à la Cité, choses profanes, grossières, viles.
Je réponds : l'humanité, à travers bien des crises douloureuses, gravite vers cet état de santé, de raison et de vertu, où, de nouveau et plus profondément
DIX PRINCIPALES CONCLUSIOU r,30
<]iie jamais, elle vénérera la sainte Nature el la sainte Cité.
NOTRE REVOLUTION POLITIQUE IMPLIQUE ET EXIGE UNE RÉVOLUTION RELIGIEUSE.
La France a fait sa Révolution politique, pour nationaliser la Souveraineté.
Il lui reste à faire sa révolution religieuse, pour naturaliser la Divinité.
Faute de cette seconde révolution, la première reste précaire, illusoire, stérile.
C'est que la conception religieuse ou idée qu'on se fait du gouvernement de l'univers commande la conception politique ou idée qu'on se fait du gouvernement de la terre.
Poly-théisme implique poly-archie ; mono-théisme implique mon-archie; pan-théisme implique panarchie.
Auguste Comte a su relever le mot capital de l'/mftation. C'est le mot du Créateur à la créature :
Je te suis nécessaire, et tu m'es inutile...
Quel trait de génie! Quel éclair illuminant le fond des choses! C'est le système où Dieu est tout et l'homme rien.
Transportez cela en politique : vous avez l'Ancien régime où, comme l'ont bien vu les « Déclarations » américaine et française, le sujet était « inutile », sans valeur et sans droit.
Le droit politique de l'individu ne peut être assis que sur un droit métaphysique.
Sent on maintenant la profondeur et la portée du
mouvement religieux et politique qui remplit les temps modernes?
Il s'agit tout simplement de rendre inter-dèpendanls Dieu et la Nature, le Souverain et la Nation. Le contrat organique qui les liait était uni-latéral: il s'agit de le rendre bi-lalèral.
Les moqueries et les diatribes des polémistes sonnent vraiment un peu faux à l'oreille de celui qui a entrevu ces grandioses démarches de l'Esprit à travers le temps et l'éternité.