DE L'ESPRIT SYNTHÉTIQUE EN FRANCE ET A L'ÉTRANGER
Solidarité libertaire! dira-t-on. Ces deux mots ne hurlent-ils pas d'être accouplés? Peut-on unir ainsi l'eau et le feu? Et y a-t-il rien de plus creux, de plus illusoire, de plus puéril, que ces sortes de solutions toute verbales?
Je réponds : Cette solution est si peu verbale, si peu chimérique, que je la vois appliquée dans la nature entière. Cette union de la solidarité et de la liberté, qui vous paraît une utopie, c'est la pratique courante de la nature, c'est un fait vulgaire... Tant il est vrai que l'esprit humain s'ajuste malaisément à la saine réalité î
Peut-être cependant faut-il incriminer ici surtout l'esprit français. Je l'ai déjà dit, en effet, l'esprit français, au moins actuel, a un vice fondamental : il ne veut connaître et pratiquer que les extrêmes, par exemple, l'otsivetê ou ïagitation, sans se douter combien Yactivilè yaut mieux que l'un et l'autre de ces inverses excès.
Peuh! l'activité! Cela lui paraît une solution mes» quine. L'inertie! ou la frénésie! A la bonne heure!
Mais le « juste milieu » est chose bien trop fade..,
C'est toujours l'histoire du paysan ivre sur son âne, qui tombe d'un côté, et, relevé, tombe de l'autre. II nous semble toujours qu'il n'y a que deux solutions : tomber à droite ou tomber à gauche. Or, il y en a une troisième, qui est de ne pas tomber du tout, et de resler bien en selle.
Le mot « juste milieu » a tout gâté. C'est qu'on a mal compris la parole du vieil Aristote. La « vertu » n'est pas une « médiocrité », mais, bien au contraire, une cime entre deux pentes. L'équilibre est un sommet entre deux chutes.
En politique, nous oscillons de ïanarchie au despotisme et de la routine à la révolution.
Dans les hommes de guerre, l'énergie militaire et la haute vie morale, si fréquemment unies jadis chez les Romains, ou aujourd'hui chez les Anglais et les Allemands, nous paraissent incompatibles.
Un truculent soudard, une superbe brute, voilà comment beaucoup d'entre nous conçoivent exclusivement l'homme de guerre, sans soupçonner que l'énergie mentale et morale habite surtout chez les méditatifs et les silencieux. Voyez Cicéron, si défiguré dans les collèges, et qu'un poète a si profondément défini en deux traits :
Esprit athénien dans un consul de Rome.
Voyez Collingwood, l'émule de Nelson. Et tels autres que je ne puis nommer. Où prenez-vous le soudard ? « Moi, je suis un civil », disait Napoléon.
Entre la brutalité et la faiblesse, ces deux infériorités, n'y a-t-il pas un sommet, à savoir X énergie ?
Pareillement, dans les choses de Dieu, nous ne savons être que cléricaux ou athées. N'y a-t-il donc pas, entre ces deux chutes, un équilibre, à savoir, être religieux?
On le voit, notre défaut mental, notre vice moral, nous le portons nécessairement en toutes choses, dans tous les domaines de la vie.
Mais il ne suffit pas de signaler ce vice. Il faul en démêler les causes, — si nous voulons en essayer la cure.
La réponse ordinaire à cette critique du carach fiançais est bien connue. Chacun de nous s'en tire en disant: Que voulez-vous? chaque peuple a son tempérament...
Celte sottise me révolte. C'est comme si on disait : Que voulez-vous? Il y a des peuples buveurs de bière et il y a des peuples buveurs de vin : pareillement il y a des peuples sains, et des peuples malades...
Qu'est-ce, en effet, que de toujours verser d'un excès dans l'autre? C'est incapacité d'équilibre.
En tout, il y a une thèse et une antithèse, qui toutes deux sont à moitié vraies et à moitié fausses. La synthèse en est la conciliation vigoureuse et triomphante.
Or les débites tombent toujours à droite ou à gauche. Seuls, les forts atteignent à l'équilibre et s'y maintiennent.
C'est donc parce que nous sommes mentalement débiles que nous oscillons de la routine à la révolution. Si nous étions forts, nous conserverions la mesure et l'équilibre, qui s'appellent ici le progrès.
C'est parce que nous sommes débiles que nous oscillons de Yanarchie au despotisme. Si nous étions forts, nous serions gouvernementaux.
C'est parce que nous sommes débiles que nous oscillons de la superstition à Y athéisme. Si nous étions forts, nous serions religieux.
En tout, la mesure et l'équilibre, ce lot des forts, nous échappe.
Proudhon ne comprenait la femme que ménagère ou
courtisane : il ne soupçonnait pas la conciliation profonde qui s'élabore sous nos yeux, et d'où sortira cette création délicieuse, une vraie compagne.
L 'esprit français n'est pas synthétique, dit-on : le caractère français n'est donc pas équilibré.
Mais est-ce là, comme on voudrait l'insinuer, un simple cas des diversités ethniques ou nationale- '! Non, mille fois non! Les Allemands sont blonds, et les Italiens bruns. A la bonne heure. Mais la santé et la maladie sont-elles aussi des diversités ethniques qui ne tirent pas à conséquence ? La vérité, c'est que, blond ou brun, tout peuple peut être tour à tour sain ou malade, physiquement ou moralement.
Sachons donc que nous sommes débilités psychiquement, et laissons là les sophismes par lesquels nous essayons de nous dispenser de l'effort nécessaire pour nous élever à la vigueur synthétique et équilibrée de l'esprit et du caractère.
Il y a quelques années à peine, la fièvre typhoïde décimait nos soldats dans les casernes. C'est que, disait-on, le soldat français était plus sensible au virus typhique que le soldat anglais ou allemand! C'était une question de race! Depuis, on a daigné s'apercevoir que c'était une question d'hygiène...
Quand nous aurons amélioré notre hygiène mentale, nous cesserons de verser soit dans le socialisme despotique, soit dans l'individualisme effréné, et nous saurons allier enfin la solidarité à la liberté.