LE PROBLÈME ESTHÉTIQUE : SCIENCE ET POÉSIE
L'énergie mentale, dans l'Animal, c'est le groupe des cellules cérébrales, ou Cerveau.
L'énergie mentale, dans la Société, c'est le groupe des poètes et des savants, ou Y Elite.
L'énergie mentale, dans l'Univers, par analogie, cesl un je ne sais quel groupe de forces appelé Dieu.
Il y à donc une Aine de la Béte, une Ame de la I lité, et une Ame du Monde. D'où :
1° Une psycho-biologie ;
2° Une psi/cAo-sociologie ;
3° Une josf/c/zo-cosmologie.
Laissons la psycho-cosmologie, ou science de l'âme du monde : elle est livrée aux conjectures.
Laissons la psycho-biologie, ou science de l'âme des bêtes : elle est aux mains des spécialistes.
Il reste la psycho-sociologie, ou science de l'ûme de la cité : celle-ci est tout entière à fonder ; faisable, et... à faire.
Mais, avant tout et par-dessus tout, pénétrons-nous bien de cette idée : il n'y a pas d'àme-substance, distincte, séparable de la matière.
Ce qu'on appelle l'âme humaine, c'est le surcroît d'aptitudes mentales conféré aux individus par l'association. Et, comme ce surcroit est surtout le lot des individus spécialisés dans les fonctions de la pensée, à savoir les poètes et les savants, il résulte que c'est l'Elite qui est proprement l'Ame de la Cité, et que les citoyens nont dame que dans la mesure où ils s'affilient à V Elite et participent à l Ame sociale.
Tranchons le mot : Y Ame d'un peuple, cesl sa Littérature, esthétique et scientifique.
En d'autres termes, un peuple n'acquiert une âme ■ue s'il arrive à se pourvoir d'une Elite pensante, d'une corporation de poètes et de savants, dune Tête enfin.
La race noire n'a pas de Littérature : c'est dire qu'elle n'a que peu ou pas d'Ame.
Au contraire la race jaune, et surtout la race blanche ont une Littérature : elles ont donc une Ame.
Pensez aux divins poèmes ou aux grandioses sys-
tèmes philosophiques et scientifiques de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la France! Quelle race douée que la race blanche ! Et comme, en elle, l'àme abonde!
l'élite.
Les principales conséquences sociales et politiques de cette doctrine sont manifestes.
Mais il en est de moins apparentes, et de bien curieuses, qu'il importe de signaler.
Certes l'étude objective du mécanisme cérébral est chose de haut intérêt. Mais, chez les philosophes, c'est, à bon droit, un lieu commun de dire que, sans la connaissance subjective des opérations mentales, l'étude objective ne nous servirait guère.
Pareillement, il est fort bon d'étudier, outre l'homme, l'animal; outre les hautes races humaines, les races inférieures; et, dans les hautes races, outre l'adulte, l'individu infantile ou sénile; outre les doués, les pauvres d'esprit; outre les sains, les malades.
Mais, après tout, il ne faut pas l'oublier : c'est le civilisé qui importe, le civilisé adulte et sain, et, qui plus est, le civilisé de distinction, le civilisé éminent, le civilisé supérieur.
L'étude objective du mécanisme cérébral ne s'éclaire que par l'étude subjective : Y extérieur s'explique par Yintérieur.
Pareillement l'étude des plus basses manifestations de la pensée ne s'éclaire que par l'étude des plus hautes : Y inférieur s'explique par le supérieur.
Par exemple, je lis avec intérêt les travaux de M. Pierre Janet ou de M. Alfred Binet, et leur psychologie par le dehors. Mais Balzac aussi et Dickens, avec leur psychologie par le dedans, me paraissent dignes d'attention.
Une bonne monographie sur 1<* eus d'une vieille gâteuse <l<i Bicêtre ou de la Salpêtrière n'es! certes pas à dédaigner. Mais j'avoue trouver aussi plaisir et profit
à lire les livres délicats où M. Bardoux s'ingénie à nous analyser les pensées d'une Pauline de Bcaumont ou d'une madame de Gustine, et à nous faire entrevoir l'âme des Montmorin et des Sabran. Et la célébration magnifique d'un Goethe ou d'un Vinci m'intéresse encore plus, j'en conviens, que le cas des Bouvard et (\(>> Pécuchet, même analysé par Flaubert.
Disons-le donc : la fleur et le fruit de la pensée ne s'épanouissent que dans une Elite ; et c'est là, là surtout, qu'il les faut aller chercher.