‹ La cité moderneChapitre 385 sur 467 · SAVANTS ET ARTISTES · texte numérisé non relu

SAVANTS ET ARTISTES

Or la sphère de la pensée se dédouble en deux hémisphères : la pensée extérieure et la pensée intérieure, la Science et Y Art.

On peut les opposer.

La Science, c'est l'objet. L'Art, c'est le sujet. Bacon le disait : Ars homo additus naturse. La Science, c'est le sens externe, arrêté aux extériorités des choses. L'Art, c'est le sens intime, pénétrant aux intimités.

Mais laissons ce parallèle.

Qu'est-ce que la Science, intrinsèquement ? Nous avons essayé de le dire, au chapitre vin du livre II.

Qu'est-ce que l'Art, intrinsèquement? A cette question formidable, le verbe humain balbutie.

Une doctrine récente prétend établir que, chez les animaux en général, et plus particulièrement chez l'homme, quand les activités utilitaires laissent un résidu de force inemployé, ce résidu se dépense en activités désintéressées, ou jeu, et qu'en cela précisément réside le germe et consiste la nature de l'art.

Qu'on puisse voir là un élément de la question, à la bonne heure. Mais vouloir réduire l'art au jeu, il n y faut pas songer.

La littérature, la poésie, l'art, loin d'être le superflu, le luxe de la vie, en sont Fàme même. C'est qu'en effet, il faut voir dans Y imagination, non pas une simple ouvrière de fictions, mais la révélatrice de Yidèal. Et, ainsi entendue, l'imagination, faculté de l'idéal, est la faculté maîtresse, la faculté toute-puissante.

L'idéal n'est-il pas le ferment du réel ? L'aspiration à l'idéal n'est-elle pas le ressort même du progrès? Le rêve n'est-il pas l'invisible source de l'action?

Poète, vous le savez, c'est créateur (du grec r.c.i^t, faire, créer). Mais vous entendez : créateur de rhythmes, ou, tout au plus, créateur de personnages fictifs, ou de drames fictifs. Ce n'est pas cela du tout. Et nous sommes même fort loin de compte. Moi, en effet, j'entends : créateur d'aspirations, et par conséquent d'actions, et par conséquent enfin d'institutions.

Oui, n'en déplaise aux politiques, ce sont les poètes qui mènent le monde. Car ce sont les poètes qui éveillent et déterminent les « états d'âme », desquels états d'âme naissent les mœurs et les lois.

Je l'ai dit : comme le nid se profile dans le rêve de l'oiseau, avant de se construire dans les ramées, ainsi la Cité s'ébauche dans la méditation des poètes-philosophes, avant de se parachever dans l'histoire.

Car, pour parler comme M. Fouillée, Y acte n'est qu'un prolongement d'idée, ou, pour parler comme Musset, qu'un lent déroulement de vipère endormie.

M. Lachelier l'a fort bien vu : la Nature est savante et artiste à la fois. Or, dans l'humanité, fragment de la Nature, c'est le poète qui représente l'élément artiste et en quelque sorte démiurgique.

DIX PRINCIPALES CONl LUSIONS.

Scruter le rêve des poètes, c'eat donc, là, par conséquent, Y essentiel de la Sociologie.

L'immense poésie immanente au genn* humain, voilà la force plastique, voilà l'énergie créatrice d'ici-bas.

La Sociologie n'est massive et opaque jusqu'ici que parce qu'elle a méconnu et omis ce feu intérieur, ce « feu artiste », qu'on appelle le rêve poétique du genre humain.

Elle n'a proprement oublié qu'un point : et c'est... d'éclairer sa lanterne.

Disons-le, hardiment : le Poète est le constructeur de la Cité*

Et c'est ce qu'ont nettement vu, par exemple, Shelley et Victor Hugo.

Shelley ne fait-il pas dire par Prométhée à son Asia :

Nous visiterons la lignée immortelle

De la Peinture, de la Sculpture, de la Poésie extatique,

Et des arts inimaginés, encore à naître,

Voix errantes, ombres

De tout ce que V homme devient, médiateurs

De cette plus sublime adoration — l'amour...

(Prométhée délivré, acte III, se. m; trad. T. D.)

Et Hugo ne s'est-il pas écrié en un seul vers, dense et énergique entre tous :

Homme, Thèbe éternelle, en proie aux Amphion!

Allons encore plus au fond des choses : l'art, c'est le sourd désir des rives interdites; l'art c'est l'aspiration dont se dévore le Présent, exilé de l'Avenir.

Il y a des nostalgies en avant : l'art, cesi la nostalgie de la patrie... future.

Et Lamartine a dit le dernier mot du cœur humain , quand il a laissé jaillir de son cœur à lui ce cri qui traversera les siècles :

Je meurs de ne pouvoir nommer ce que j'adore...

A ces hauteurs, comme l'ont bien senti les Hellènes et les Germains, l'Art et la Religion se confondent. L'esthétique, profondément comprise, est une métaphysique, et, peut-être, la métaphysique.

Par la Science, sens externe, est dévoilé le corps de la Nature. Par l'Art, sens interne, en est révélée l'âme.

Et c'est ainsi que M. Félix Ravaisson n'hésite pas à considérer l'Art comme une manifestation, et, si j'ose dire, une patéfaction de Dieu, — de même que la Science est une patéfaction du Monde.

LA PHILOSOPHIE DES SCIENCES DOIT AVOIR POUR PENDANT UNE PHILOSOPHIE DES LETTRES.

Or les différentes sciences se distribuent entre elles l'étude des multiples aspects de la Nature, dont elles brisent ainsi l'unité. Mais vient la philosophie des sciences, qui refait la synthèse, et dégage les vues d'ensemble sur le problème cosmique.

Pareillement les différents arts se distribuent entre euxl'étude des divers mouvements de l'Ame. Les lettres et les arts en effet explorent cet univers intérieur, qui est le véritable, et dont l'univers externe n'est que l'ombre flottante.

Malheureusement, s'il existe déjà une philosophie des sciences, pour dégager, des multiples apports des diverses sciences spéciales, une vue d'ensemble sur le Cosmos, il ne s'est pas encore expressément constitué une philosophie des lettres, pour dégager des innombrables données de la littérature, une vue d'ensemble sur le Théos, Cœur de la Nature ou Ame du Monde.

oe me trompe, cette philosophie des lettres existe déjà, elle aussi, mais à peu près méconnue de tous et d'ellemême, s'ignorant et ignorée, du moins chez nous.

DIX PRINCIPALES CONI l.i PIONS.

Cette Inconsciente philosophie des lettres, c*esl la critique littéraire.

Oui, la critique littéraire, ce genre a la fois si goûté du public et si dédaigné des auteurs, ce n'es!, là autre chosequ'une philosophie latente, et quelle philosophie! la philosophie du eœur, de l'âme, de Dieu î

Oui, quand cette chose si empirique jusqu'ici, et si Ilot tante, qu'on appelle la critique littéraire, aura pris conscience de sa nature et de sa place dans l'encyclopédie du savoir humain, elle se trouvera être tout à coup la première des disciplines, la reine de l'esprit.

De hauts talents s'y sont illustrés, certes, mais, je crois bien, sans vision claire du but et des voies.

La critique littéraire en est encore à sa période alchimique. Et tout le monde sait, grâce à M. Bertlielot, notamment, combien il y a eu d'alchimistes de génie. Il n'en est pas moins vrai que Lavoisier sera à jamais loué d'avoir fait entrer décidément cet ordre de recherches dans sa phase proprement scientifique, et inauguré la chimie.

La critique littéraire attend son Lavoisier.

Tout d'ailleurs indique que les temps sont proches. Oui ne l'a remarqué? En France, en ce moment même, les critiques littéraires les plus en vue ne sont-ils pas manifestement des philosophants*!

Le fait est d'autant plus curieux que ni M. Brunetier, ni M. Lemaître, ni M. Faguet, pour ne citer que ces trois noms, ne sont en effet originairement des philosophes proprement dits, mais des lettrés. L'irrésistible tendance qui les porte ainsi à s'occuper surtout d'idées, ne dénote-t-elle pas dans l'esprit moderne cette sensation obscure que la littérature, c'est, au fond, de la philosophie, et, peut-être en un sens, la vraie philosophie?

L'heure est donc proche où, dans les Universités par

exemple, à côté des chaires de philosophie des sciencest il faudra élever des chaires de philosophie des lettres.

La Littérature m'apparaît comme un immense réservoir de richesses psychiques qui n'a pas encore été exploré méthodiquement, et où dort pourtant le secret de la philosophie humaine.

Rien que pour la France, rien que pour le xixe siècle même, quels trésors!

Je vois des séries multiples, toutes plus riches les unes que les autres.

1° Les poètes-philosophes, comme Lamartine ou Victor Hugo;

2° Les romanciers-philosophes, comme George Sand ou Balzac ;

3° Les historiens-philosophes , comme Michelet ou Edgar Quinet;

4° Les politiques-philosophes, comme Joseph de Maistre ou madame de Staël, etc.

En s'aidant des belles études dont tous ces grands esprits ont été l'objet, mais en y ajoutant une idée directrice, on arriverait à dégager les documents les plus précieux pour la psychologie proprement humaine.

Il est tout à fait singulier en effet que la psychologie humaine se soit jusqu'ici confinée dans l'analyse solitaire d'un moi quelconque, ou égarée récemment dans la physiologie cérébrale.

Je sais bien que la psychologie comparée est née, et qu'on s'est mis à étudier, outre l'Elite, la Foule; outre l'adulte, l'enfant; outre l'Homme, la Femme; outre les sains, les malades; outre les Français, les étrangers; outre la race blanche, les races jaune et noire; outre l'espèce humaine, les autres espèces animales.

Je sais que de toutes ces psychologues comparées, quelques-unes ont déjà donné d'importants résultats,

telles que la psychologie infantile, avec MM. Preycr, Bernard-Pérez, etc. ; la psychologie pathologique, avec M. Ribot; la psychologie animale, avec, une foule de Bavants de tous pays ; en attendant que M. Brachel nous

donne sa psychologie inler-nationale, et que des philosophes voyageurs ébauchent scientifiquement une psychologie inier-ethnique.

Mais, parmi toutes ces psychologies comparées, n'a-t-on pas un peu oublié précisément la principale, à savoir la psychologie des génies de la littérature? Je le répète, la critique littéraire, pratiquée par des philosophes, sera la psychologie de l'avenir.

De même que, comme nous l'avons vu, Y extérieur se doit expliquer par Y intérieur, de même Y inférieur se doit expliquer par le supérieur.

Ce n'est pas dans les cellules de la main ou du pied que le psycho-biologue va chercher la pensée animale, mais dans les cellules du Cerveau.

Pareillement, ce n'est pas dans un individu quelconque de la Foule que le psycho-sociologue doit chercher la pensée sociale, mais dans les individus de l'Élite.

C'est dans l'âme des Dante, des Vinci, des Gœthe, des Shelley, etc., que l'on trouve concentrées et condensées les énergies sentantes et pensantes de notre espèce. Leurs âmes sont proprement la quintessence de l'humanité. Et ils pourraient à bon droit dire d'euxmêmes ce que, dans une pénétrante nouvelle de Villiers de l'Isle-Adam, dit à Lucienne le jeune comte Maximilien, par un soir stellaire, sous les profonds ombrages des Champs-Elysées :

Nous sommes pareils à ces cristaux puissants où dort on Orient le pur esprit des roses mortes. Une seule goutte de leur essence suffît à parfumer bien des mesures d'eau claire, je vous assure, Lucienne...

La fade Humanité est la vasque d'eau claire que pénètre de sa puissante essence le Génie.

La littérature, c'est le trésor spirituel de notre espèce. Et la critique littéraire, quand elle se sera transfigurée en philosophie des lettres, sera la clef de ce trésor.

Page 1