COLLABORATEURS INCONSCIENTS
Et ce n'est pas seulement entre les grands génies philosophiques qui jalonnent les siècles qu'on peut arriver de la sorte à découvrir, sous les diversités ou même sous les hostilités apparentes, une concordance et une convergence secrètes.
Cet accord intime, cette collaboration inconsciente, on peut les démêler aussi entre les hommes et les œuvres qui constituent la grande littérature générale.
Est-ce une illusion? Je ne peux lire, par exemple, les écrits contemporains sans y voir plus ou moins transparaître de tous côtés cette nouvelle conception du monde qui, selon moi, s'élabore dans les profondeurs de l'esprit moderne et dont j'ai essayé de donner dans ce gros livre une sommaire esquisse.
S'agit-il de Y unité de l'être, du grand monisme auquel il faudra bien que la philosophie française ouvre décidément ses portes? Je lis dans un récent volume de M. Gréard sur Prévost-Paradol les lignes suivantes :
De la grande loi de V unité du monde, philosophiquement démontrée par Spinoza et confirmée par les résultats de l'observation scientifique contemporaine, dérivait pour l'humanité une morale, une politique nouvelles: la morale des désirs légitimes, la politique des intérêts à satisfaire. « Les passions sont dans l'homme aussi naturelles et aussi salutaires que le feu des soleils, le courant des eaux, la marche des astres. L'ignorance
des règles et de leur développement nous oblige à les tenir en bride pour le salut de la société. Se rendre compte de ces règles et fonder sur leurs assises un ordre de choses où l'homme trouve le bonheur par l'accomplissement de sa destinée, tel est le problème, l'unique problème... » [Prévost-Paradol, p. 16; 1 vol. chez Hachette.)
L'idée de Yunitè du monde, avec toutes les conséquences morales ou politiques qu'elle entraîne, s'infiltre donc lentement dans l'opinion de l'élite, et non pas seulement chez les philosophes professionnels, mais aussi chez les lettrés, comme Prévost-Paradol. N'estce pas là un signe des temps?
S'agit-il de la mort à accepter?
M. James Darmesteter nous rappelle ce qu'en pensaient les prophètes (Les Prophètes d'Israël, p. xvi; chez Calmann-Lévy):
... Ils en ont instruit plus d'un à vivre et à mourir pour le droit sans espérance des Champs-Elysées...
Et à son tour, M. Bourdeau nous rappelle ce qu'en disait Marc-Aurèle (Le Problème de la mort, p. 253-254; chez Alcan) :
... Il faut partir de la vie... comme tombe l'olive mûre... ou ce qu'en a dit de nos jours Léopardi :
Il naufragar m'è dolce in queslo mare...
[Vin fini to.)
S'agit-il de Y immortalité à revendiquer, en faveur d'aspirations plus discrètes et au nom d'une science mieux informée que jadis?
Je trouve, dans un poète de mon Quercy, cette divination du monado-atomisme que j'ai essayé d'exposer