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CE QUE C'EST QU'UNE AMIBE

Les Protozoaires ne diffèrent pas seulement des animaux vulgaires par le volume, mais aussi par la forme, et par Y organisation.

J'entends d'ailleurs par là que les Protozoaires, les plus inférieurs du moins, n'ont pour ainsi dire, ni volume, ni forme, ni structure. Ils sont infinitésimaux, amorphes et indifférenciés.

Les infusoires, ainsi que les rhizopodes, sont des Protozoaires déjà relativement perfectionnés. Mais les amibes !

Avez-vous jamais vu une amibe? J'avoue que c'a été là pour moi véritablement tout une révélation.

imaginez, vue avec un énorme grossissement, une

petite masse mi-liquide mi-solide, quelque chose de mou et de gélatineux, sans membres, sans configuration, sans contours externes, sans structure interne, presque sans mouvement, sans figure enfin et sans allure, on ne sait quoi d'anonyme et d'obscur, on ne sail quel être de torpeur et de stupeur, — et qui vit pourtant, et même d'une vie animée, avec tout ce que ces concepts de vie et d'animation, enveloppent, à savoir: nutrition et reproduction, irritation et impulsion, c'est-à-dire avec, a quelque degré, toutes les propriétés ou facultés qui éclatent dans les animaux proprement dits ou dans l'homme lui-même !

Oui, l'amibe se nourrit, c'est-à-dire emprunte au milieu de quoi se sustenter. Oui, l'amibe connaît, c'est-àdire sent le milieu où elle est plongée.

Mais tout cela, combien rudimentairement !

Pour se nourrir, elle n'a ni bouche, ni estomac, ni intestin, ni cœur, ni poumon. Pour connaître, elle n'a ni œil, ni oreille, ni main. Pour se mouvoir, elle n'a ni os, ni muscles, ni articulations, ni membres enfin.

C'est sa façon de se mouvoir surtout qui est extraordinaire. En réalité, elle ne se meut pas : ce mot est bien trop net et trop précis pour pouvoir s'appliquer à de tels déplacements. L'amibe, masse gélatineuse informe, se déplace en coulant, en fluant, d'un côté ou d'autre, — à peu près, qu'on nous passe la comparaison, comme un cataplasme mal fait qui s'échapperait silencieusement par une fissure et progresserait en s'éta'ant, quitte à se déverser par ailleurs si on l'arrête et le ramène par ici. Je le répète, cette façon de se déplacer en coulant est véritablement extraordinaire, et quand on a la patience de s'installer à demeure pour se donnerpleinement le morne spectacle de cette infinie langueur, on est certainement payé de sa peine par les réflexions sans fin où vous plonge ce coup d'œil jeté

dans ce que Goethe appelle « les sombres abîmes de la création ».

Pour se nourrir, l'amibe se porte, de la façon que nous venons de décrire, vers l'objet supposé alibile, l'englue, le fait entrer dans sa masse, l'y fait cheminer très lentement, en retire et en retient ce qui est nourricier, et, toujours très lentement, en expulse le résidu.

Et encore faudrait-il sans doute atténuer extrêmement toutes ces expressions beaucoup trop humaines ou même beaucoup trop animales, et dire par exemple : l'amibe rencontre un objet qui se trouve alibile, qui pénètre mécaniquement dans sa masse, y est dissous chimiquement, etc., etc.

D'autre part, pour connaître, l'amibe n'a que son irritabilité, l'irritabilité qui appartient à tout tissu vivant, irritabilité ici toute confuse et diffuse, répandue dans la masse entière de l'être, et nulle part localisée et aiguisée en ces organes spéciaux qu'on appelle les « sens » chez les animaux que nous connaissons, c'est-à-dire chez les Métazoaires. En un mot, pas de sensibilité spécialisée, rien que la sensibilité générale. Tous les sens, disaient déjà les philosophes grecs, se ramènent au « toucher ». En effet le contact de la matière animée et du milieu, tel est le fond même de la connaissance externe, ou information, ou « vie de relation ». L'amibe est réduite à ce tact général et vague, confus et diffus, épars et indistinct. Elle sent, elle sait sans doute à quelque degré qu'il y a autre chose qu'elle, et que celte autre chose lui est tantôt favorable et tantôt nuisible, c'est-à-dire source tour à tour de plaisir ou de douleur, c'est-à-dire enfin instrument tour à tour de conservation ou de destruction, tour à tour agent de vie et de mort. Et cet obscur contact, cette sourde information, c'est à quoi se réduit toute sa vision de l univers !

l'abîme entré les protozoaires et les métazoaires.

Voilà ce que c'est qu'une amibe ! Voilà à peu près ce que c'est que les Protozoaires ! Voilà ce que c'est que cette immense faune invisible, sous-jacente pour ainsi dire à la faune visible des Métazoaires!

Qu'on veuille donc bien mettre en présence ces trois êtres : une amibe, un chien par exemple, et un homme. Qu'on veuille bien confronter ces trois types de vie. Qu'on veuille bien comparer ces trois degrés d'animalité. Je le demande : laquelle des deux dislances paraîtra la plus grande, celle qui sépare de /' homme le chien, ou celle qui sépare du chien ï amibe ?

Il s'agit ici d'oublier tous nos pré-jugés, et de nous bien mettre en face de la réalité nue. Voilà le chien : il a un corps volumineux, ila une forme, il a des membres, il a des viscères, il a une bouche, il a une voix, il a un nez, il a des oreilles, il a des yeux, — comme moi, homme. Voilà au contraire l'amibe : elle n'a ni forme extérieure, ni structure intérieure, ni membres, ni sens, ni face, ni physionomie, ni voix.

Qu'est-ce à dire, sinon que l'amibe est à mille lieues du chien, tandis que le chien n'est qu'à quelques lieues de l'homme?

Je le répète, c'est ici le moment d'abdiquer toutes nos vieilles habitudes mentales et de nous livrer entièrement à l'impression directe des faits, à l'action puissante de la réalité.

Considérez un lion, un cheval, un chien. Voilà des êtres qui ont ce qu'on appelle des formes. Réfléchissons à ce mot : la forme. Qu'il est profond et riche de sens î Architecture savante du squelette, fuseaux élastiques dos muscles, précises et souples articulations, démar-

che et allure aisées, mouvements si divers, nobles lignes et bonds puissants : c'est tout cela, la forme. Et quelle variété inépuisable, chez ces centaines et ces milliers d'espèces animales, dans la faune des Métazoaires !

Et pensez maintenant à la faune des Protozoaires, et à l'amibe surtout, à ce... cataplasme qui coule!

Vraiment, il faut que l'ascétisme nous ait bien foncièrement dépravés pour que nous puissions pour ainsi dire rester aveugles à ce monde immense et merveilleux des formes, lentementet magnifiquement sorti des limbes de ï amorphisme, et pour la juste appréciation duquel ce ne serait pas trop de l'œil et de l'âme d'un Gœlhe ou d'un Vinci !

« Morale d'iconoclastes » ! s'écrie fort justement M. Gabriel Séailles, en digne disciple de Léonard, ce iils d un tabellion et d'une paysanne, qui fut un demi-Dieu (Léonard de Vinci, chez Perrin, 1892; préface, p. xm).

Et le regard ! Considérez longuement un lévrier ou une antilope, « l'antilope aux yeux bleus »... N'est-ce donc pas véritablement, à y bien réfléchir, une chose inouïe que ce bel œil humide, que ce tendre regard d'antilope ou de lévrier?

Que le lys, si svelte et si virginal, puisse jaillir de l'obscure terre, n'est-ce pas merveilleux, dit Carlyle?Et ne faut-il pas que l'âme de la terre recèle des vertus mystérieuses, capables d'expliquer cette blanche apparition?

Et le regard, clirai-je à mon tour, le caressant regard des gazelles et des colombes, ou le flamboyant regard des lions, comment donc cet éclair d'amour ou d'orgueil a-l-il pu jaillir des ténèbres du « sarcode », de l'aveugle et sourd « protoplasme », delà torpeur et de la stupeur de l'amibe, du quasi-néant enfin des Protozoaires?

^ASSOCIATION K.N lilnl.uiilK. >i

L'amibe aveugle-sour de-muet le est si loin de moi! M;iis le chien qui m'entend, 1»' chien dont la voix joyeuse ou gémissante répond à la mienne, le chien qui suspend son regard à mon regard, le chien n'est-il pas tout près de moi? Tout ce qui m'entend est un peu de ma famille. Tout ce qui me regarde est mon frère...

Frère à quelque degré qu'ait voulu la nature..,

(Lam.)

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