LOGIE MÉDIÉVALE
Je prends un autre exemple.
Le moyen âge s'était posé la question : il y a des
humains, et des infra-humains (les animaux;; n « a-t-il pas des supra-humains (les anges)?
11 se répondait affirmativement, et se risquail même à fonder la « pneumatologie » ou scienee des « esprits », c'est-à-dire des êtres qui sont supérieurs à l'homme comme l'homme est supérieur aux botes.
D'où ces trois étages : la bête, l'homme, l'ange.
De ce point de vue, raisonnons. Il y a celles un grand nombre d'échelons entre le néant et l'homme. Mais n'y en a-t-il pas davantage encore entre l'homme et Dieu? L'homme est si misérablement imparfait! (Jue de degrés probables avant d'atteindre à la perfection suprême, c'est-à-dire à Dieu même!
Or, si cela est vrai, l'homme apparaît donc tout près •de la bête, et infiniment éloigné de Dieu, — au lieu d'être, tout au contraire, comme il se le persuadait en sa vanité, tout voisin de l'Être suprême, et à mille lieues de l'humble animal !
En d'autres termes, l'homme, d'ordinaire, ne voyant pas d'être supérieur à lui sur cette planète, se croit le dernier mot de la création. 11 prend sa supériorité relative pour une supériorité absolue. Il ne regarde qu'en bas, au-dessous de lui, et il se trouve très haut. Mais qu'il s'avise de regarder au-dessus de lui, qu'il songe aux milliers, aux millions de créations de plus en plus perfectionnées qui peuvent s'échafauder indéfiniment entre lui et la divinité! Alors, j'imagine, sa « superbe » tombera, et il se sentira ce qu'il est, à savoir, très infime.
Est-ce à dire qu'il n'y aura plus de différence entre lui et les autres animaux terrestres? Pas du tout. La différence persistera entière. Mais auprès de l'autre différence, colossale, celle-ci apparaîtra désormais insignifiante.
Tout n'est dans l'univers que question de rapports. Il
n'y a ni grandeur absolue, ni petitesse absolue. Dans Yindèfini, il ne s'agit que de savoir à quel point de repère on veut se rapporter.
h" optique vraie se fonde sur un juste calcul de relations et de proportions.
l'habitabilité des mondes.
On dira : la « pneumatologie », ce n'est là qu'une chimère médiévale. Qui sait? Le rêve n'est souvent que le pressentiment de la science.
Les temps modernes ont vu s'accomplir une prodigieuse révolution astronomique. La terre, loin d'être le centre du monde, n'est qu'une petite planète d'une petite étoile que nous appelons soleil. Mais ce soleil a bien d'autres planètes. Et il y a bien d'autres étoiles ou soleils, qui ont sans doute bien des planètes aussi.
Or, pourquoi la terre serait-elle la seule planète habitable de notre système solaire? Les autres planètes, ses sœurs, ne sont pas autrement ni moins bien constituées qu'elle; au contraire, bien souvent. Et pourquoi notre système solaire, entre tant de millions d'autres systèmes solaires, serait-il le seul capable de faire éclore la vie? Notre soleil, notre étoile ne paraît pas du tout bénéficier de quelque privilège exclusif, de quelque prérogative unique. C'est une étoile moyenne qui tient sa place modeste et joue son rôle modeste dans la nébuleuse à laquelle elle appartient.
Sachons bien surtout que l'analyse spectrale a révélé la quasi identité chimique de tous les astres de notre ciel, y compris la terre.
Alors, la vraisemblance n'est-elle pas plutôt/?o«r que contre l'« habitabilité des mondes » ?
Je sais bien qu'il faut tenir compte, grand compte, des réserves de M. Paye, consignées au chapitre quin-
zième ei dernier (le son I rès attachant livre sur L'origine du monde (Gauthier- Villars, 1884). Mais enfin ces réserves elles-mêmes sont fort discrètes. Qu'on en juge plutôt :
Il sérail puéril de prétendre qu'il ne peut y avoir qu'un globe habité clans l'univers; mais il serait tout aussi insoutenable de prétendre que tous ces mondes sont habités ou peuvent l'être... fp. 251).
Sans remonter à Fontenelle, je citerai M. Charles Richet et ses récentes paroles {Psychologie générale) :
11 serait tout à fait absurde de supposer que la terre est, parmi l'immensité des mondes, le seul point de l'espace infini où existe un être intelligent.
Le seul fait qu'il existe des hommes sur la terre rend extrêmement vraisemblable qu'en d'autres astres la vie a apparu, et qu'il y existe des intelligences analogues à la nôtre.
La constitution chimique des astres est à peu près identique à celle de notre planète, par conséquent les mêmes phénomènes ont dû s'y manifester.
£t M. Charles Richet n'hésite pas à ajouter :
Ce n'est là qu'une hypothèse; mais c'est une hypothèse nécessaire.
La comparaison suivante va bien le prouver.
Je suppose qu'on ait à examiner 25000 échantillons de sulfate de quinine. Si l'on en examine un, pris au hasard, et qu'on le trouve falsifié, il devient tout à fait probable que, sur les 25 000 échantillons, il en est d'autres falsifiés : car il est absurde de supposer que nous sommes tombés précisément sur le seul échantillon falsifié de la collection.
De même, parmi les milliards de milliards d'astres qui peuplent l'univers, il en est un — le seul que nous connaissions — où existent des hommes ; il est alors absurde d'admettre que
c'est le seul où existent des hommes. Cela est possible, mais avec une probabilité si faible qu'elle nous doit donner presque la certitude du contraire.
Ainsi, le très probable, c'est qu'il y a d'autres flores et d'autres faunes, dans les autres terres de l'univers. Or, n'est-il pas probable, aussi, n'est-il pas certain môme que ces autres vivants doivent différer de ceux que nous connaissons ici-bas ?
Les analogies sont grandes entre les astres ; mais les différences plus grandes encore peut-être. A elles seules, les différences de volume entre les planètes et les différences de distance au soleil, ne suffisent-elles pas à entraîner nécessairement des changements considérables dans les conditions d'existence, et par conséquent dans les fonctions et les organes, dans les mœurs et les constitutions des vivants qui sans doute les peuplent?
Des milliers, des millions, des milliards de degrés supérieurs de vie et d'intelligence sont théoriquement concevables et matériellement possibles, dans l'infini des mondes!
L'homme est un « esprit ». Mais qu'il y ait au-dessus de lui d'autres « esprits » bien plus perfectionnés, cela est extrêmement vraisemblable. Et la « pneumatologie » médiévale pourrait bien n'avoir été qu'un juste et timide pressentiment ! 0 Dieu ! disait Hugo, dans ce vers d'un si large coup d'aile,
0 Dieu! dont l'œuvre va plus loin que notre rêve !...
LE PROTISTE, OU L'iNFRA-ANIMAL, DANS LA BIOLOGIh CONTEMPORAINE.
Eh bien, je le demande : si, par impossible, un de ces « esprits angéliques » venait à nous être révélé
f « ni i à coup, l'homme ne se sentirait-il pas tout à coup rapproché de l'animalité?
Paris est loin de Marseille. Mais, en pensant au pôle nord, Marseille et Paris ne se sentent-ils pas voisins7 Je le répète, un Français et un Anglais sont bien différents. Mais en faec d'un jaune ou d'un noir, ils sont frères.
Comme change le point de repère, ainsi change
Y optique.
Or, à mon sens, l'optique a changé pour l'homme, du lout au tout, depuis quelque cinquante ans. C'est celle optique nouvelle que je voudrais entr'ouvrir aux yeux du lecteur.
Il y a deux acteurs traditionnels sur la scène : l'animal et l'homme.
Si, disais-je, il intervenait un troisième acteur, un troisième terme de comparaison, — 1' « ange » — , l'optique serait changée.
C'est précisément ce qui a eu lieu : un troisième terme de comparaison est intervenu, — non pourtant par en haut, mais par en bas. Ce n'est pas un suprahumain qui est apparu ; c'est un infra-animal!
Nous n'avons donc pas, ainsi que le rêvait le moyen âge, cette série : l'animal, l'homme, le supra-humain.
Mais nous avons celle-ci : Y infra-animal, l'animal, l'homme.
Qu'importe d'ailleurs que l'on monte ou descende, pourvu que s'allonge à l'œil de l'esprit la chaîne sans fin de l'existence ?
La science n'a pas découvert, au-dessus de l'homme,
Y ange. Non. Mais elle a découvert, au-dessous de l'animal, le protiste...
Longtemps, l'homme avait vu dans l'animal le plus bas degré de la création. Or voici que tout à coup s'ouvre, au-dessous de l'animal ordinaire, un puits, au
fond duquel on découvre une faune immense, jusqu'ici insoupçonnée.
Cette faune nouvelle prend le nom de monde des />ro/o-zoaires, tandis que l'animal traditionnel devient le monde des méta-zoaires, et que les sociétés animales, en général, et les cités humaines en particulier constituent ce qu'on peut appeler le monde des hyper-zoaires.
En quoi donc maintenant cette découverte modifiet-elle l'optique des rapports entre l'animal et l'homme? Le voici :
Tant que l'animal et l'homme sont seuls en présence, il y a, entre eux, purement et simplement antithèse : c'est l'optique des temps passés.
Mais si à l'homme et à l'animal vient s'ajouter le protiste, l'antithèse de deux termes s'évanouit, et fait place à une hiérarchie de trois termes : c'est l'optique des temps futurs.
çjue le progrès des protozoaires aux métazoaires s'est fait par l'association.
Pendant des siècles infinis, dit Haeckel, la terre n'a été habitée que par des Protozoaires.
Maintenant comment s'est fait le passage des Protozoaires aux Métazoaires? Gomment s'est faite la transition du protiste à l'animal proprement dit? Comment s'est faite l'ascension de l'amibe au lion par exemple ?
Comment la nature s'y est-elle prise pour franchir cet abîme ?
Le voici. Et c'est en quoi consiste la seconde grande découverte de la biologie, ou, si l'on veut, le second aspect de sa grande découverte.
Le Protozoaire, <>u organisme élémentaire, es! une « cellule b. Le Métazoaire est un immense agrégat de u cellules ».
Le Protozoaire est simple; le Protozoaire est un. le Métazoaire est composé ; le Métazoaire est plusieurs.
En d'autres termes, la « cellule » se présente soit à l'état isolé, soit a l'état associé, d'où ces deux étages de l'animalité:
1° Les £/m-ccllulaires (ou Protozoaires);
2° Les P/ttri-cellulaires (ou Métazoaires).
D'où ces qualifications appliquées aux Métazoaires : o/onics de cellules, fédérations organiques, agrégats vivants, etc., etc.