LE GRAND TEXTE BIOLOGIQUE DE H. MILNE-EDWARDS
Commençons par le principal exposé de l'idée, extrait de l'introduction (§§ 9, 10, 13).
Dans les créations de la nature, de même que dans Y industrie des hommes, c'est surtout par la division du travail que ce perfectionnement s'obtient.
Sociétés rudimentaires :
Dans les sociétés naissantes, chaque homme est obligé de pourvoir directement aux nombreux besoins dont il est sans cesse assailli, et son activité, quelque grande qu'elle puisse être, suffit à peine pour lui assurer une chétive et obscure existence.
Sociétés perfectionnées :
Chez les peuples dont la civilisation est avancée, chaque membre de la grande association s'attache au contraire à exécuter seulement une portion minime de la longue série de travaux divers dont l'ensemble est nécessaire à son bien-être, et il se repose sur l'activité d'autrui pour obtenir, en échange des produits superflus de son industrie spéciale, les objets qui lui manquent et qui sont préparés par les mains de ses voisins.
Tout s'améliore alors : les subsistances deviennent plus abondantes ; mille produits de luxe créent et satisfont à la fois des besoins nouveaux ; la culture de l'esprit élève et agrandit l'intelligence, enfin le génie du petit nombre se développe et s'exerce pour le profit des masses.
La division du travail portée à sa limite extrême rend, il est vrai, bien étroite et bien décolorée la sphère d'activité où s'agi-
tent la plupart des travailleurs; mais chaque ouvrier, appelé à répéter sans cesse les mêmes mouvements ou à méditer sur un même ordre de faits, devient par cela seul plus habile à remplir sa tâche; et, par la coordination judicieuse des efforts de tous, la valeur de l'ensemble des produits s'accroît avec une rapidité dont l'imagination s'étonne.
Il en est de même dans l'organisation des êtres animés.
Animaux rudimentaires :
Chez les animaux dont les facultés sont les plus bornées et dont la vie est la plus obscure, toutes les parties du corps possèdent les mêmes propriétés physiologiques : chacune peut >c suffire à elle-même et exécuter tous les actes dont l'ensemble nous offre le spectacle. L'individu est une agrégation plutôt qu'une association d'agents producteurs, et l'organisme est comme un de ces ateliers mal dirigés où chaque ouvrier est chargé de la série entière des opérations nécessaires à la confection de l'objet à fabriquer, et où le nombre des mains, employées toutes à l'exécution de travaux semblables, influe par conséquent sur la quantité, mais non sur la qualité des produits.
Il en résulte que chez ces animaux, la destruction d'une partie quelconque du corps n'entraîne la perte complète d'aucune faculté; chaque fragment de l'organisme, s'il vient à être isolé, peut continuer à fonctionner comme avant sa séparation et agir comme agissait la masse tout entière. Là il n'existe donc aucune division du travail vital, et chaque portion de l'individu est à la fois un instrument de sensibilité, de mouvement, de nutrition et de reproduction.
Les expériences célèbres d'un naturaliste genevois du siècle dernier, Abraham Trembley, sur les polypes d'eau douce, nous fournissent un exemple remarquable de cette coexistence de '.ouïes les facultés de l'animal dans chacune des parties de l'organisme.
On sait, en effet, que Trembley, ayant coupé en morceaux le corps d'un de ces polypes, vit chaque fragment continuer à vivre, donner des signes non équivoques de sensibilité, se mouvoir, «'accroître, et constituer bientôt un nouvel individu
L'ASSOCIATION EN BIOLOGIE. il
semblable par sa conformation el par Bea facultés à l'individu donl il faisail primitivement partie.
11 est donc évident que, chez ces zoophytes, aucun acte de relation, de nutrition, ni de reproduction ne s'exerce à l'aide (rune partie déterminée de l'organisme qui en serait l'instrument nécessaire, car si la faculté de sentir, par exemple, ou celle de se mouvoir, dépendait de l'action d'un organe spécial, le fragment du corps renfermant cet organe aurait été le seul à conserver sa sensibilité ou sa contractilité primitive ; tous les autres en auraient été privés par le seul fait de leur séparation. Chez ces animaux singuliers, que le morcellement multiplie, toute portion de l'organisme est donc un agent commun, un instrument propre à tous les usages auxquels est destinée soit une partie voisine quelconque, soit l'ensemble de l'individu ; la vie se manifeste, comme toujours, par une série nombreuse d'actes divers, mais on n'aperçoit aucune division dans le travail physiologique, aucune spécialité dans les rôles assignés aux organes.
Animaux perfectionnés :
11 en est autrement dès qu'on s'élève dans chacune des séries d'êtres de plus en plus parfaits dont l'ensemble compose le règne animal.
On voit alors la division du travail s'introduire de plus en plus complètement dans l'organisme ; les facultés diverses s'isolent et se localisent ; chaque acte vital tend à s'effectuer au moyen d'un instrument particulier, et c'est par le concours d'agents dissemblables que le résultat général s'obtient.
Or, les facultés de l'animal deviennent d'autant plus exquises que cette division du travail est portée plus loin; quand un même organe exerce à la fois plusieurs fonctions, les effets produits sont tous imparfaits ; et tout instrument physiologique remplit d'autant mieux son rôle que ce rôle est plus spécial....
Conséquence de la division du travail biologique ; la complexité croissante :
Cette tendance à la spécialité dans les fonctions des agents physiologiques, qui se prononce davantage à mesure que Torga-
nisme se montre plus parfait, entraîne à sa suite d'autres conséquences dont il nous importe également de tenir compte.
Dans l'organisme animal, ainsi que dans une machine quelconque, le mode d'action de chaque partie est toujours intimement lié à la forme ou à quelque autre propriété de cette partie elle-même. Les instruments qui sont identiques dans leur nature, et qui sont placés dans les mêmes conditions, doivent posséder les mêmes facultés, et fonctionner de la même manière. Il en résulte que, là où la division du travail n'a pas été introduite dans l'organisme, il doit y avoir une grande simplicité de structure. Mais, de même que la similitude dans les fonctions des différentes parties du corps suppose l'uniformité dans leur mode de constitution, la diversité dans les rôles doit être accompagnée de particularités dans la structure ; et, par conséquent aussi, plus la spécialité d'action et la division du travail sont portées loin, plus aussi le nombre de parties dissemblables doit augmenter et la complication de la machine s'accroître.
Il en est effectivement ainsi, et Tanatomie, aussi bien que la physiologie, peut nous faire connaître le rang qui, dans le règne animal, appartient à chaque espèce; le nombre de parties dissemblables qui entrent dans la composition du corps et la grandeur des différences que ces parties présentent entre elles seront les indices du degré auquel la division du travail a élé amenée et de rétendue de la série des phénomènes spéciaux qui résultera de l'action de l'ensemble.
Les amibes, par exemple, animalcules microscopiques, qui paraissent être de tous les êtres animés les plus dégradés, ont le corps composé d'un tissu à peu près homogène, dont la disposition n'offre nulle part aucune particularité bien marquée. Les Hydres ou Polypes d'eau douce de Trembley ne présentent pas dans leur organisation une simplicité si grande, mais les divers éléments anatomiques dont ils se composent sont répartis uniformément dans toute l'étendue des parois de l'espèce de sac à bord digité qui forme la totalité de leur corps.
Chez les animaux supérieurs, au contraire, il existe rarement plus de deux instruments entièrement semblables entre eux, mais le nombre des organes spéciaux devient énorme....
L'ASSOCIATION BN BIOLOGIE.
Autres conséquences; la coordination cl la subordination :
La multiplicité des instruments physiologiques et la division du travail sont les principaux moyens que la nature semble avoir mis en usage pour augmenter le degré de perfection dont elle a doté les diverses espèces animales.
Mais ce nombre croissant des agents de la vie, et cette variété dans les fonctions de ceux-ci, nécessitent la coordination de leurs actes, et cette coordination s'obtient par la hiérarchie et la centralisation des forces.
Chez les animaux inférieurs, les diverses parties de la machine vivante, quoique unies entre elles, ne sont que peu dépendantes les unes des autres ; l'organisme peut exister pendant longtemps sans le concours de plusieurs d'entre elles, et l'harmonie de leur action n'est pas nécessaire.
Mais à mesure que l'observateur s'élève vers les êtres plus parfaits, il voit cette harmonie devenir de plus en plus intime et la subordination s'établir dans les fonctions aussi bien que dans les caractères physiques des organes. Chaque partie de l'individu devient plus ou moins dépendante des autres parties, et le degré de cette dépendance mutuelle varie suivant que les rôles attribués aux unes sont plus ou moins importants comparativement à ceux que les autres sont destinées à remplir dans le travail d'ensemble par lequel la vie se manifeste.
DEUX TEXTES COMPLEMENTAIRES.
Nous avons tenu à donner dans toute son ampleur cet exposé, extrait de l'introduction générale.
Qu'on nous permette de donner encore deux textes très courts, extraits de la leçon finale.
Ceci d'abord (140e leçon, § 6) :
Le corps d'un animal, de même que le corps d'une plante, est une association de parties qui ont chacune leur vie propre, qui sont à leur tour autant d'associations d'éléments organisés et qui constituent ce que l'on appelle les organites.
Ce sont des individus physiologiques unis entre eux pour
-constituer 1 individu zoologique ou botanique, mais ayant une indépendance plus ou moins grande, une sorte de personnalité. Cette indépendance est telle, que la vie d'aucun des associés n'est nécessairement subordonnée à la vie d'un autre membre de la communauté ; chacun d'eux peut vivre seul, pourvu qu'il se trouve placé dans les conditions propres à l'entretien du travail nutritif dont il est le siège, et la mort de l'individu zoologique ou être collectif peut être partielle ou générale, c'est-àdire affecter l'ensemble de l'association qui constitue cet individu ou ne frapper que certains organites sans atteindre leurs associés, et sans entraîner la cessation du fonctionnement de l'agrégat.
Et encore ceci (140e leçon, § 10) :
Les organites dont le corps d'un végétal ou d'un être animé est composé peuvent demeurer similaires entre eux et accomplir tous la même série de travaux, ou devenir dissemblables, acquérir des propriétés différentes et remplir dans l'organisme des fonctions diverses.
Dans le premier cas, chacun de ces ouvriers travaille à la fois ou successivement de plusieurs manières ; dans le second cas, ils ont des spécialités plus ou moins marquées; il y a dans l'association coopérative, division du travail physiologique, et plus cette division est portée loin, plus les produits ont de valeur, plus la machine vivante est parfaite.
Ainsi l'organisme, en se développant plus ou moins, se complique, et en se compliquant il se perfectionne; les instruments physiologiques dont il est pourvu se spécialisent, les facilites diverses se localisent, et la division du travail augmente d'autant plus que l'animal réalise un type zoologique plus élevé.