LE CAS DES FOURMIS
L'animal est donc intelligent, mais surtout ranimai d'espèce sociable, par opposition aux espèces solitaires.
La fourmi, notamment, à y bien réfléchir, est véritablement stupéfiante.
Or, si c'est la fourmi qui présente les traits d'intelligence les plus extraordinaires, c'est aussi la fourmi, précisément, qui, entre toutes les autres espèces animales, sauf l'homme, a poussé le plus loin l'art de l'association.
Des renseignements abondants et authentiques nous permettent dès maintenant de nous initier à la vie de ces étonnantes «cités» qu'on appelle des fourmilières. Ils nous sont apportés par toute une légion d'observateurs internationaux, infiniment patients et subtils, MM. Huber, Lincecum, Moggridge, Mac-Gook, W. J. Millier, Belt, Darwin, etc. dont M. Frédéric Houssay a si bien groupé et résumé les recherches dans son excellent petit livre, Les industries des animaux (chez B. Baillière).
Je me bornerai à donner ici une page de Darwin, largement probante, et même péremptoire, extraite de La descendance de V homme (Trad. Barbier, Paris, Reinwald, 1881 ; lre partie, ch. vi, p. 159-160) :
Il faudrait un gros volume, pour décrire les habitudes et les aptitudes mentales d'une fourmi; je me contenterai do signaler ici quelques points spéciaux.
Il est certain que les fourmis se communiquent réciproquement certaines impressions, et s'associent pour exécuter un même travail^ ou pour jouer ensemble.
Elles reconnaissent leurs camarades après plusieurs mois d'absence, et éprouvent de la sympathie les unes pour les autres.
Elles constr lisent de vastes édifices, qu'elles maintiennent dans un parfait étal de propreté ; elles en ferment les portes le soir, et y placent des sentinelles .
Elles l'ont des routes, creusent des tunnels, sous les rivières, ou les traversent au moyen de ponts temporaires qu'elles établissent en s'attachant les unes aux autres.
Elles recueillent des aliments pour la tribu, et lorsqu'on apporte au nid un objet trop gros pour y entrer, elles élargissent la porte, puis la reconstruisent à. nouveau.
Elles emmagasinent des graines qu'elles empêchent de germer ; si ces graines sont atteintes par l'humidité, elles les sortent du nid et les étendent au soleil pour les faire sécher.
Elles élèvent des pucerons et d'autres insectes, comme autant de vaches à lait.
Elles sortent en Landes régulièrement organisées pour combattre, et n'hésitent pas à sacrifier leur vie pour le bien commun.
Elles émigrent d'après un plan préconçu.
Elles capturent des esclaves.
Elles transportent les œufs de leurs pucerons, ainsi que leurs propres œufs et leurs cocons, dans les parlies chaudes du nid, afin d'en faciliter l'éclosion
Ainsi les fourmis ont un langage et communiquent entre elles.
Elles savent s'associer, pour le travail, pour le jeu, pour la guerre, pour l'émigration.
Elles se reconnaissent après une absence, et sympathisent les unes avec les autres.
Elles sont architectes et ingénieurs.
Elles font des provisions.
Elles savent traiter les graines, soit pour les empêcher de pourrir, soit pour les empêcher de germer; et aussi les œufs, pour les faire éclore.
Elles ont des animaux domestiques! C'est-à-dire qu'elles savent domestiquer les animaux d'espèce différente, entre autres une espèce de pucerons qu'elles élèvent pour les traire, tout comme nous avons la vache à lait! De sorte qu'on peut voir chez les fourmis des étables et des parcs à pucerons !
Elles ont des esclaves, et organisent des expéditions esclavagistes !
Enfin, s'il faut en croire Moggridge, les fourmis, en un certain sens, savent cultiver! En ce sens qu'elles savent extirper d'un champ les plantes qui leur sont inutiles pour ne laisser prospérer que les plantes utilisables. Et ces sortes de plantations sont, relativement à la taille des fourmis, véritablement colossales, infiniment plus que ne le seraient, pour l'homme, des forêts de baobabs ou de séquoias.
Ceci me rappelle un calcul non moins curieux, non moins surprenant. Il s'agit cette fois des termites.
Les termites bâtissent, et leurs constructions, d'ailleurs aménagées avec une science qui confond, sont vraiment gigantesques. Les palais des termites ont jusqu'à cinq mètres de haut, et sont assez solides pour supporter le poids des buffles qui souvent les escaladent. Ces constructions de cinq mètres ont donc mille fois la taille des constructeurs. Et M. Houssay a pu faire co curieux calcul : la tour Eiffel, qui a trois cents mètres, c'est-à-dire cent quatre-vingt-sept fois la taille de l'homme, devrait avoir seize cents mètres, pour qu'il y eiU proportion entre l'audace de nos ingénieurs et l'audace des termites !
En un mot, si ïanimal solitaire est bien supérieur
au protiste, il semble que Yanimal sociable, à son tour, soit bien supérieur à l'animal solitaire. Déjà les sociétés de fourmis nous étonnent. Que sera-ce quand nous parlerons des sociétés d'hommes?