LE FAIT IMMENSE DE ININTELLIGENCE ANIMALE EST ENCORE MÉCONNU
11 faut en convenir d'ailleurs, ce fait immense de l'intelligence animale, nous ne l'apprécions pas encore à sa valeur, — entre autres raisons, parce que nous ne mesurons pas l'étonnant progrès du protiste à l'animal proprement dit.
Certes, le paradoxe cartésien de Y animal-machine a fait son temps. Et personne aujourd'hui ne s'aviserait plus de refuser l'intelligence aux animaux. Le vaste mouvement d'opinion qui s'est déclaré au xvmc siècle, et confirmé au xix% en faveur des choses de la nature, la fondation des sciences biologiques par cette éblouissante pléiade de génies : les Lamarck, les Gœthe, les Cuvier,lesGeoffroy-Saint-Hilaire,lesH.Milne-Edwards, les Darwin, les Virchow, les Haeckel, les Bichat, les Claude Bernard, les Poukinje, les Gaspard Frédéric Wolf, les Schwann, les Pasteur, etc., etc., — tout cela a changé du tout au tout l'orientation des esprits, réhabilité la nature, et présenté sous son vrai jour le monde des vivants infra-humains.
Depuis vingt ans, surtout, nous voyons se multiplier les témoignages en faveur de l'intelligence animale; et c'est par centaines, par milliers, que la science enregistre les dépositions éminemment favorables, dues à la consciencieuse et impartiale observation de savants désormais libres de tous préjugés de secte ou d'école. Mais les spécialistes ont beau nous citer abondamment les traits les plus remarquables de l'intelligence
animale, nous ne voyons guère là qu'une collection d'historiettes de magazine, ou d'anecdotes d'almanach. Nous nous écrions volontiers : oui, oui, c'est tout à fait curieux... Mais rien n'est change pour cela à notre antique manière de voir. En réalité, le vieux dualisme, la vieille opposition, la vieille antithèse subsistent et persistent : Y intelligence reste une prérogative humaine, et la bête n'est toujours qu'une brute.
En d'autres termes, X enquête des naturalistes n'a pas encore réussi à modifier sérieusement Yopinion des philosophes.
Or, je le répète, les sciences naturelles ont fait devant le tribunal de la pensée une déposition d'importance -capitale et qui devra avoir dans les sciences morales un incalculable retentissement.
Beaucoup d'esprits, parmi nous, ont, comme on dit, leur siège fait. La vie d'un homme est courte, sa vie cérébrale surtout. Quand un pli est pris, il n'y a plus guère à y revenir. C'est Harvey, je crois, qui disait que sa découverte n'avait pu être accueillie que par les médecins âgés de moins de quarante ans. Le progrès ne se fait, ne peut se faire, et ne doit se faire d'ailleurs, que par la succession des générations. Ainsi, pour nous, l'intelligence animale a beau nous être montrée, ce fait immense reste en quelque sorte isolé et stérile dans nos esprits, et sans action rénovatrice sur le système pétrifié de nos idées générales. Mais qu'il vienne à tomber dans les jeunes et plastiques cerveaux de la génération montante, il y déterminera une fermentation féconde, des germinations et des éclosions inconnues.