L HOMME A DES CONCEPTS QUE N A PAS L ANIMAL
On va en juger.
Certes il y a des transitions entre les Protozoaires et les Métazoaires. Mais je peux, je dois même prendre les plus caractéristiques des Protozoaires, à savoir, les amibes. Parmi les Métazoaires, je prendrai, si on veut le chien, échantillon de l'animal traditionnel.
Confrontons ces trois termes : amibe, chien, homme.
Tant que le chien et l'homme sont seuls en présence, la psychologie comparée n'a pas de peine à trouver entre eux des différences immenses.
Le chien voit et entend, goûte et flaire ; l'homme aussi.
Le chien se souvient de ce qu'il a vu, en conserve l'image par la mémoire; l'homme aussi.
Jusqu'ici il y a entre eux ressemblance, pour tout ce qui est « acquisition » ou « conservation » des faits de connaissance.
Mais voici les différences. Elles se produisent en ce qui concerne 1' « élaboration ».
L'homme, de tous les arbres particuliers qu'il a vus, dégage la notion générale d'arbre. En un mot, même s'il n'a jamais vu que des chênes ou des peupliers, il reconnaîtra un arbre dans un pommier ou un frêne.
Et l'animal, le chien, par exemple, direz-vous? Le chien? Eh bien mais, lui aussi, il reconnaîtra un arbre dans un pommier ou un frêne, même s'il n'a jamais vu de frêne ou de pommier, pourvu seulement qu'il ait vu d'autres arbres, cerisiers, noyers, chênes, peupliers.
Alors, il y a ressemblance, ici aussi, entre le chien et l'homme ?
Eh bien, non! dit-on. Sans doute, le chien comme l'homme, sait reconnaî ire les arbres, sait distinguer un arbre d'un cheval ou d'une maison ou d'une meule de }>l('\ même s'il n'a jamais vu cette espèce d'arbre. Toutefois il ne reconnaît pas exactement de la môme façon que l'homme. Il a bien une certaine idée d'arbres. Mais ça n'estpas exactement la môme chose que chez l'homme. Il a une idée, sans que ce soit précisément et rigoureusement une idée.
Et de môme pour les données de tous les autres sens.
En bref, de ses sensations, l'animal ne tire guère que des images composites, des idées-images, tandis que de ses sensations, l'homme extrait de véritables concepts.
En d'autres termes, de ses récepts, l'homme extrait des concepts véritables et proprement dits; tandis que, de ses récepts, l'animal ne dégage que de similiconcepts.
Là, dit-on, est la différence, là est la barrière, là est l'abîme, l'infranchissable abîme entre l'animal et l'homme!
l'animal a des récepts, que n'a pas le protiste.
Telle était Y antithèse traditionnelle établie par la psychologie comparée, — avant la découverte des protistes.
Mais le protiste est découvert. Il entre en scène. Il est confronté avec l'animal et l'homme. Que va-t-il se produire? Voyons.
Le chien a cinq sens, comme moi, homme. Il a comme moi des sensations et des images soit tactiles, soit gustatives, soit olfactives, soit acoustiques, soit visuelles. Il perçoit et imagine comme moi. Seulement il ne combine pas, il ri élabore pas tout à fait
comme moi. Et c'est là une différence considérable.
Comparons maintenant le chien à l'amibe. Le chien, ai-je-dit, a cinq sens, comme moi. Or, l'amibe n'a aucun sens; pas de sens du toucher, pas de sens du goût, pas de sens de l'odorat, pas de sens de l'ouïe, pas de sens de la vue ; et, par conséquent, point d'images visuelles, acoustiques, olfactives, sapides, lac! îles! Sans doute, elle a une sensibilité générale, diffuse et confuse, Y irritabilité immanente à tout tissu animé, sinon à tout tissu vivant. Mais enfin, elle n'a pas de présentations distinctes ni par conséquent de représentations distinctes et proprement dites.
Qu'est-ce à dire? Voilà trois êtres à confronter. Confrontons-les deux à deux. Voici d'abord le chien et l'homme : ils se ressemblent entant qu'ils ont tous deux mêmes sens, donc mêmes sensations et mêmes images.
Ils se ressemblent encore, en tant qu'ils élaborent leurs images, et, par l'abstraction et la généralisation, en tirent des idées ou concepts.
Seulement ils diffèrent, quant au degré de netteté de ces concepts.
Voici maintenant l'amibe et le chien : eux, ils diffèrent en ce que le chien a des sens et des sensations, et que l'amibe n'en a pas; en ce que, par conséquent, le chien a des images et que l'Amibe n'en a pas.
Eh bien, je le demande : l'infériorité qui consiste à savoir moins bien élaborer les sensations et les images peut-elle bien être plus grande que l'infériorité qui consiste à n'avoir pas de sensations et d'images du tout? C'est-à-dire, le chien peut-il être considéré comme plus inférieur à l'homme que l'amibe n'est inférieure au chien?
En d'autres termes, s'il y a quelque part un abîme, cet abîme n'est-il pas entre l'amibe et le chien, entre le Proto-zoairc et le Méta-zoaire, bien plutôt qu'entre le
chien <-t l'homme, cuire le Méta-zoaire H l'Hyper- Eoaire?
Si V « ange » apparaissait, ce serait la « chute <> de l'homme, brusquement rejeté au rang de l'animal. Le protiste apparaît : c'est l'ascension de l'animal, soudain relevé, ou peu s'en faut, au niveau de l'homme.
Entr'ouvrez les splendeurs d'en haut : l'homme est abaissé. Entr'ouvrez les misères d'en bas : l'animal est relevé.
Kl comme 1' « ange » ici n'est qu'une fiction, les trois termes en présence sont : le protiste, l'animal, l'homme. De sorte que l'animal, qui était naguère au bas de l'échelle, se trouve maintenant au milieu.
Quand l'animal se compare à l'homme, il est humilié. (Mais quand l'animal se compare au protiste, il est exalté.
Mais est-il plus ou moins exalté qu'humilié? c'est-àdire, est-il plus haut ou plus bas que le milieu de l'échelle? Pour moi, je l'avoue, je dirais volontiers : plus haut. C'est en effet une vision qui m'obsède : nos animaux, par leur volume, leurs proportions, leurs formes, leurs membres, leurs sens, leurs mouvements, leurs allures, leurs plaisirs et leurs douleurs, leurs désirs et leurs aversions, leurs affections et leurs rancunes, leurs voix et leurs cris, ne sont-ils pas infiniment plus près de nous, hommes, que de ces protistes comme les amibes dont ils sont séparés par le triple et insondable abîme de l'infînitésimalité, de l'amorphisme et de l'inorganisation !
Je ne saurais assez le redire : l'animal voit et entend comme moi, marche comme moi, se souvient et raisonne comme moi, souffre et jouit comme moi, crie et gémit comme moi, homme. L'amibe au contraire, ne voit ni n'entend, ni ne marche, ni ne crie.
Et que serait-ce, si je passais de la psychologie corn-
parée à la physiologie comparée ? Le chien a, comme moi, homme, un squelette, une charpente osseuse, des viscères, l'estomac, le cœur, le poumon, le foie, un clavier musculaire et un clavier nerveux, un réseau d'artères et un réseau de veines, un système grand sympathique et un système cérébro-spinal, un encéphale, avec cerveau et cervelet, bulbe et moelle allongée, avec hémisphères et circonvolutions, substances Ijlanche et grise. L'amibe n'a rien, absolument rien de tout cela.
L'animal est donc plus près de l'homme que du protiste.
l'abîme entre le protiste et l'animal.
Je me trompe peut-être, mais enfin je ne peux pas ne pas le dire : la ressemblance du chien à l'homme et la différence du chien à l'amibe me paraissent d'une évidence éblouissante, aveuglante, d'une évidence à crever les yeux.
Et la comparaison que j'ai commencée tout à l'heure, je pourrais la continuer.
Le chien n'élabore pas aussi nettement que l'homme les données de ses sens. A la bonne heure, mais l'amibe n'a pas de sens du tout
Le chien ne raisonne pas aussi bien que l'homme, c'est-à-dire ne combine pas aussi bien ses idées dans son cerveau. A la bonne heure, mais l'amibe n'a pas de cerveau du tout.
Autrement encore : l'homme a des idées proprement dites, et des raisonnements proprement dits. Le chien n'a que des images composites qui imitent les idées, et des infèrences qui imitentles raisonnements, c'est-à-dire que le chien n'a que de simili-idées et de simili-raisonnements. A la bonne heure, mais que dire de l'amibe, qui,
elle, n'a îicn du tout, ni original, ni copie, ni vrai, ni imitation !
Bref, le chien a des sens et un cerveau, comme l'homme. L'amibe n'a ni sens ni cerveau. Avoir un moins bon cerveau est-il comparable à n'avoir aucun cerveau?
Le chien n'a pas la parole, c'est vrai, mais il a la voix, et l'amibe est bien loin d'avoir même la voix.
Le chien d'ailleurs a le riche langage de l'attitude, du mouvement, de la physionomie, du regard. Oui, le chien a cela, si émouvant : la physionomie, le regard, où respirent tour à tour la tristesse, l'allégresse, la tendresse, la caresse charmante, la détresse navrante.
Et l'amibe! Infinitésimale masse visqueuse, sans structure interne et sans contours externes, pauvre chose torpide et stupide, pauvre chose sans nom, à quel milliard de lieues n'est-elle pas de cet être de grâce et de feu qu'on appelle un épagneul ou un lévrier?
On sait comme les enfants sont aisément effrayés par l'aspect d'un inconnu. La différence inquiète. Stendhal disait même, avec son tour ironique et amer : j'ai assez vécu pour savoir que différence engendre haine. Je ne sais où j'ai lu que le singe mis en présence d'un scorpion manifeste une terreur comique. Je voudrais bien qu'on lui mît l'œil au microscope, pour savoir quelle impression lui ferait une amibe. Lanfrey, pensant que tel socialisme vainqueur lui dicterait l'emploi de sa journée, et se représentant le fonctionnaire, agent de cette tyrannie odieuse, ne pouvait s'empêcher d'éclater en invectives : « L'inspecteur de la commune, molécule sans visage », disait-il... « Molécule sans visage » est bien, mais hyperbolique. Appliqué à la misérable amibe, rien de plus exact.
L'abîme véritable est donc entre le protiste et l'animal, et non plus entre l'animal et l'homme.
L'apparition des Protozoaires, perdus si bas, si loin* dans les régions inférieures de l'existence, a, du coup, relevé les Méta-zoaires et fait éclater, par comparaison, la richesse de leur morphologie, — comme éclate dans un bois sombre la pâle splendeur des statues.