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LES « FACULTÉS », CE SONT « DES GROUPES DE SPÉCIALISTES

Eh bien, c'est précisément ce qui a eu lieu, chez les Métazoaires, en tout et pour tout.

Le Protozoaire, c'est la cellule solitaire obligée de tout faire à elle seule. Le Métazoaire, c'est une immense association de cellules, où les fonctions ont été divisées et subdivisées presque indéfiniment, et réparties entre autant de groupes et de sous-groupes corrélatifs.

Pour nous en tenir à la fonction de « sentir », le

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100 EXPOSÉ DE NOTRE I1YPOTHKSE BIO-SOCIÈLE.

Métazoaire l'a dévolue à un groupe considérable de cellules, quia réparti entre ses sous-groupes les diverses espèces de sensation, et entre de nouvelles subdivisions des sous-groupes, les différentes sortes de chaque espèce.

Aussi, quand on dit : le chien a la faculté de voir, la faculté de voir le rouge ou le vert ou le bleu, — c'est comme si on disait : le chien est composé de cellules qui toutes ont, entre autres facultés, la faculté de sentir; mais plusieurs se sont consacrées spécialement à cette faculté seule; elles se la sont même partagée entre elles, de façon qu'un groupe n'eût à recueillir que les odeurs, ou que les sons, ou que les couleurs, etc. ; et même elles ont poussé la répartition plus loin, puisque, parmi toutes les couleurs, certaines cellules ne s'occupent que de la couleur violette ou de la couleur rouge, etc.

Qu'est-ce donc que ce mot « faculté », si discuté et si obscur? Le voici : une « faculté », c'est une abstraction sous laquelle se cache une très positive et très concrète réalité, à savoir, un groupe de fonctionnaires.

Vous dites : le chien a la « faculté optique. » Je traduis : le chien possède un « bureau d opticiens ».

Le chien, en effet, c'est une association immense de cellules, une vaste société organisée, c'est-à-dire une multitude desservie par une complexe administration.

La tête du chien est au tronc (dans ce corps physique) ce que l'Etat est à la nation (dans un corps politique).

LES « LOCALISATIONS CEREBRALES », CE SONT DES « DÉPARTEMENTS ADMINISTRATIFS ».

La tête chez le chien, comme l'Etat dans une cité, c'est le faisceau des administrations, faisceau plus ou moins riche, d'ailleurs, selon qu'il s'agit d'un Métazoaire plus ou moins élevé dans l'échelle biologique, c'est-à-dire selon qu'il s'agit dune société de cellules

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plus ou moins avancées dans la voie de la différenciation et de l'organisation.

C'est ainsi qu'un Métazoaire supérieur a, dans sou système nerveux cérébro-spinal, des centres sensoriels (un centre optique, un centre acoustique, etc.), qui sonl autant de « facultés » (style abstrait), ou autant de « bureaux » (style concret) ; des centres moteurs, elc.

C'est ainsi qu'il a des régions cérébrales consacrées à l'imagination reproductive, ou « faculté » des images, c'est-à-dire aux diverses mémoires.

C'est ainsi qu'il a des circonvolutions encéphaliques chargées de la voix ou cri, etc., etc.

Et c'est ce que la science appelle les « localisations cérébrales ». On sait que Gall eut cette idée de génie,

— que des conclusions hâtives ne tardèrent pas à compromettre. Mais l'œuvre a été reprise en sous-main, avec méthode et lenteur. Et l'idée se trouve de plus en plus irrésistiblement vérifiée, en ce qu'elle a d'essentiel.

Cette entreprise immense de débrouiller patiemment le si complexe écheveau cérébral est comparable à celle d'un être céleste qui aborderait sur notre planète, et qui, faisant son objet d'étude de nos sociétés européennes, s'essaierait à analyser et à démonter le mécanisme de l'administration française, par exemple, avec ses ministères, leurs services intérieurs (directions, divisions, bureaux) et leurs services, extérieurs,

— c'est-à-dire le vaste et savant réseau d'un million de fonctionnaires qui pénètre et enlace si intimement et si étroitement nos trente-huit millions d'âmes.

LA RAISON HUMAINE n'eST PAS PRODUITE AUTREMENT QUE LA SENSATION ANIMALE.

Voilà comment s'est fait le passage du Protozoaire au Métaroaire. Je le répète : pourquoi le passage du

Métazoaire à l'Hyperzoaire ne s'expliquerait-il pas de la môme façon ?

Entre l'animal et la cité, il y a un abîme aussi ; moins grand toutefois que l'abîme entre le protiste et l'animal.

La raison aussi est merveilleuse, comparée à la sensation ; mais pas plus que la sensation comparée à la sourde et aveugle irritabilité.

La raison enfin est un produit de l'association et de la spécialisation des individus dans la cité politique, comme la sensation est un produit de l'association et de la spécialisation des cellules dans la cité physique.

Qu'est-ce que les divers sens de l'animal? Ce sont des groupes de spécialistes. L'œil, c'est une corporation d'opticiens, et l'oreille une corporation dacousticiens.

Inversement, qu'est-ce que les diverses corporations intellectuelles de la cité ? Ce sont autant de sens supérieurs, autant de facultés supérieures.

APPARITION DES NOUVELLES « FACULTES » (OU PROFES- SIONS mentales) chez l'animal physique (ou métazoaire).

Le plus curieux, peut-être, c'est que le savant, dans l'un et l'autre cas (biologie et sociologie), observe une réalité non stable et fixe, mais mouvante.

En effet, je l'ai dit bien des fois : la création n'a pas eu lieu, elle a lieu.

En anatomie cérébrale, s'il faut en croire Hitzig, si bien résumé par M. Jules Soury, cet axiome se traduit de la façon suivante : les « localisations » cérébrales ne sont pas encore définitivement constituées ; elles sont en train de se constituer. L'œuvre créatrice (division du travail, et, par là, évocation de « spécialités »

nouvelles, de « professions » mentales nouvelles, de « facultés » nouvelles), l'œuvre créatrice, dis-je, se ponrsui! Impassiblement sous l'œil ou sous le microscope du biologiste.

Supposons que chez le Métazoaire (ou animal physique, ou cité physique) le long travail d'organisation soit achevé. En ce cas, la « vie de nutrition » et la « vie de relation » y auraient accompli, respectivement, leur épanouissement en système d'organes et de fonctions. En ce cas, notamment, la « vie de relation » se serait définitivement munie de tous ses organes des sens et de tous ses organes de mouvement, et de son grand régulateur général, le système nerveux cérébrospinal. En ce cas, pas d'autre sens, par exemple, ne resterait à naître; pas d'autre sens que les cinq sens classiques.

Mais de cela, encore une fois, il y a lieu de douter.

En effet, la substance vivante, le protoplasme primitif, le sarcode originel, sont irritables, c'est-à-dire sensibles à ces divers agents qu'on appelle les forces cosmiques, — sensibles à la lumière, sensibles à l'électricité, etc. Or, de cette diffuse et confuse sensibilité à la lumière est né un sens, l'œil. Pourquoi de la sensibilité à l'électricité ne naîtrait-il pas un autre sens? Et connaissons-nous tous les agents physico-chimiques? Connaissons-nous toutes les façons dont l'énergie unique et universelle peut nous impressionner? Et n'y a-t-il pas môme là quelque cercle vicieux?

Or, si l'évolution se poursuit chez le Métazoaire, si de nouveaux sens se créaient en lui, il devrait donc apparaître de nouveaux centres sensoriels dans son cerveau, et de nouvelles régions d'images pour de nouvelles mémoires. Ainsi lui seraient conférées de nouvelles échappées sur l'univers, pareilles aux perspectives inattendues que lui enlr'ouvrirent jadis le sens de la

vue el le sens de l'ouïe. Ainsi lui seraient révélés de nouveaux mondes, plus étranges et plus beaux et plus grandioses encore peut-être que les mondes du Son et de la lumière.

APPARITIONS DE NOUVELLES « PROFESSIONS MENTALES » (OU « FACULTÉS ») CHEZ l'aNIMAL POLITIQUE (OU HYPEB-

zoaire).

Quoi qu'il en soit, et que le Métazoaire ait ou non achevé son évolution, il est certain que l'Hyperzoaire, lui, ne saurait avoir achevé la sienne, — du moins l'Hyperzoaire humain.

En effet, l'humanité n'est manifestement quen train d'effectuer son passage de l'isolement ou de l'antagonisme au groupement et à l'association, en train de s'élever de l'état de multitude anarchique à l'état de société organisée, de l'état de poussière à l'état de corps et de système. Les individus s'y démènent donc pour se spécialiser et se coordonner, et par conséquent pour doter l'être social d'aptitudes spéciales, de capacités inédites, de facultés neuves et originales.

Il en est donc du cerveau social comme du cerveau animal.

Lui aussi, le cerveau social, ou État, est en pleine évolution, en pleine diversification. Là aussi, par la division du travail, à la fois conséquence et principe du progrès, de nouvelles « spécialités », de nom eaux « services publics », de nouvelles « facultés sociales », surgissent, s'esquissant timidement d'abord, pour s'accuser peu à peu, s'organiser et se constituer définitivement.

On crie, par exemple, contre Y accroissement des fonctionnaires proprement dits. Il y a là une confusion : ce qui est mauvais, c'est l'excessive multiplication des

fonctionnaires pour chaque fonction, non la multiplication des fondions. La première est un engorgement morbide; la seconde est un progrès en organisation politique. La première est une dégénérescence ; la seconde est une obéissance à la loi cosmique de différenciation, et par conséquent une ascension, un « excelsior » de la secrète énergie créatrice qui travaille les mondes, les flores, les faunes, les cités.

l'évolution mentale n'est pas close.

Le biologiste qui cherche à déterminer dans le cerveau les « localisations », et le sociologue qui cherche à déterminer dans Y Etat les « juridictions » ont donc cette bonne ou mauvaise fortune de travailler sur un terrain mouvant, — non sur un « être », mais sur un « devenir ».

L'évolution mentale n'est pas close.

La création n'a pas eu lieu ; elle a lieu.

LA COMPARAISON DE L'oRGANISiME SOCIAL ET DE L'ORGANISME ANIMAL, SELON MM. SPENCER ET RIROT.

Cette analogie d'une société avec un organisme a été fréquemment et abondamment développée de nos jours. Mais c'est peut-être Herbert Spencer qui a le plus contribué à la populariser parmi nous.

Voici ce que dit à ce sujet, M. Th. Ribot, dans sa Psgchologie anglaise contemporaine (p. 178) :

On trouvera peut-être que Fauteur (Spencer) force un peu les comparaisons. On ne niera pas du moins que ses rapprochements sont ingénieux, soutenables à beaucoup d'égards, et, ' pris dans leur ensemble, incontestables....

106 EXPOSÉ DE NOTRE IIYPOTtlÈSE BIO-SOCIALE.

(Juand on connaît la circonspection intellectuelle de réminent professeur du Collège de France, on apprécie la valeur d'une telle approbation.

Voici comment M. Ribot résume la comparaison :

Le corps social, comme le corps vivant, n'est pas un simple agrégat de parties; il suppose un consensus entre elles. Tous deux sont soumis à la même loi d'évolution, aux mêmes variétés de forme; il y a des sociétés rudimentaires tout comme des organismes grossiers ; il y a des organisations sociales savantes et compliquées, tout comme des organismes dont le mode de vie est riche et complexe.

Cette comparaison est fort ancienne :

Dès longtemps ce parallélisme fut pressenti par les philosophes. Ainsi Platon traçait sa république idéale sur le modèle des facultés de l'àme humaine...

Mais tant que la biologie n'était pas fondée, l'hypothèse de la cité-organisme restait forcément précaire :

Hobbes va plus loin : sa cité est un corps immense [Levia- Ihan), le souverain en est l'àme, les magistrats sont les articulations, les sanctions sont les nerfs, la richesse de tous est la force, la concorde est la santé, etc.

Mais en l absence de généralisations physiologiques vraiment compréhensives , ces comparaisons restaient nécessairement vagues.

On concevait si peu la loi naturelle et nécessaire du développement, que le mot si vrai de Makintosh : « On ne fait pr.s les constitutions, elles se font », n'a causé d'abord que de la surprise...

Il y aurait à faire un travail bien curieux, à savoir, confronter les théories anté-biologiques de la cité avec les théories post-biologiques, par exemple le Lcvia- Ihan de Hobbes ou le Contrai social de Rousseau, avec la Sociologie de Comle ou la Sociologie de Spencer,

el \<>ir dans quelle mesure les grands intuitifs, de Platon à Hegel, ont pu, à force de génie, suppléer à l'absence de sciences positives dûment constituées. J'ai donné moi-même ailleurs quelques indications de ce genre pour Jean-Jacques-Rousseau. Et Hobbes, lui aussi, m'a paru bien intéressant, à en juger par la solide et élégante étude que vient de lui consacrer M. Georges Lyon [La philosophie de Hobbes; chez Alcan, 1893). Mais tel n'est pas mon but dans le présent ouvrage. Mon but est surtout de montrer comment la jeune et objective bio-sociologie peut et doit transformer l'antique et subjectiv3 psycho-morale, — sauf à être ellemême transformée à son tour.

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