PART. II, UV. 111, CHAP. XXIII
293. Zacharie fil dans ce divin cantique un abrégé des très-hauts mystères de la divinité, de l'humanité et de la rédemption du Christ, dont les anciens prophètes avaient parlé avec plus d'étendue; il renferma en peu de mots plusieurs sublimes et divins secrets , et il les pénétra par l'abondance de la grâce, qui éclaira son esprit et transporta son àme de ferveur en présence de tous ceux qui assistaient à la circoncision de son fils ; car tous furent témoins du miracle qui lui tit recouvrer l'usage de la parole et prophétiser en même temps des mystères si divins, qu'il ne m'est pas possible d'en donner toute l'intelligence que le saint prêtre en eut.
294. 11 dit : Béni soit le Seigneur, le Dieti d'Israél (1), sachant que le Très-Haut , qui pouvait par un seul acte de sa volonté, ou par une seule parole, racheter son peuple et lui donner le salut éternel, ne se servit pas seulement de sa puissance, mais encore de sa bonté et de sa miséricorde inlinie, quand le Fils du Tère éternel descendit pour visiter ce peuple et pour faire l'office de frère ea la nature humaine, de maîti-e par sa doctrine et par ses exemples , et de rédempteur par sa vie , par sa passion et par la mort de la croix. Zacharie connut alors l'union des deux natures en la pei'sonne du Veri)e, et il vit par une lumière surnaturelle ce grand mystère réalisé dans le sein virginal de la très -pure Marie (2). U découvrit aussi l'exaltation de l'humanité du Verbe et la gloire du triomphe que Jésus- Christ, Dieu et liomme, devait remporter en donnant le salut éternel au genre humain , selon les divines promesses que son père David en avait reçues (3) ; et que ces mêmes promesses avaient été faites au monde par les oracles des prophètes depuis
(1) Luc, I, 68. — {2)Ihid., 69. — (3)11 Reg., vu, 12; Ps.cxxxi, 11, 70.
le commencement et le principe de son existence; car dès la création, dès la formation primitive du monde, Dieu fit avancer, pour ainsi dire, la nature et la grâce pour y préparer sa venue, dirigeant toutes ses œuvres vers cette heureuse fin, à partir de la formation d'Adam.
295. Il comprit comment le Très-Haut voulut que nous obtinssions par ces moyens la grâce et la vie éternelle , que nos eimemis ont perdues par leur orgueil et leur désobéissance opiniâtre, lorsqu'ils furent précipités dans les profonds abîmes , et que les sièges qui leur étaient destinés s'ils eussent été obéissants , furent réservés pour ceux qui le seraient parmi les mortels (1), Il comprit que dès lors l'ancien serpent tourna contre ceux-ci la haine qu'il avait conçue contre Dieu lui-même (2), dans l'entendement duquel nous étions déjà renfermés et prédestinés à l'être par sa sainte et éternelle volonté ; et que quand nos premiers parents Adam et Eve furent déchus de son amitié et de sa grâce, il leur tendit la main , les mit dans un état d'espérance, et ne les abandonna point comme les anges rebelles (3) ; mais pour assurer leurs descendants de la miséricorde dont il voulait user envers eux, il fit entendre les oracles prophétiques et appropria les figures que l'Ancien Testament renferme, et que la Majesté divine devait confirmer et accomplir dans le Nouveau par la venue du Rédempteur. Or, voulant que cette espérance reposât sur un fondement inébranlable (4), le Seigneur confirma par le serment la promesse qu'il fit à Abraham de le constituer le père de son peuple et de la foi (5), afin que, sûrs du bienfait ineffable et inouï qu'il nous accordait, on nous promettant de nous donner son propre Fils fait homme,
(1) Luc, I, 71. — (2) Apoc.xii, 17. — (3) Luc, l, 71 ; Snp., X,2. - (4)Liic.,i, 72. — (o)fîcn.,xxn,16oH8.
PART. 11, Liv. m, ciiAr. xxui. 83
et la liberté des enfants d'adoption (1) par laquelle il allait nous regénérer lui-même , nous servissions sa divine Majesté sans craindre nos ennemis, qui étaient déjà abattus et vaincus par notre Rédempteur.
296. Et alin de nous apprendre comment le Verbe éternel nous a mis à même, par sa venue , de servir le Très- Haut avec liberté (2) , il dit aussi que ce fut par la justice et par la sainteté qu'il renouvela le monde, et qu'il fonda sa nouvelle loi de grâce pour tous les jours du siècle présent et pour tous ceux de chacun des enfants de l'Église, où ils doivent vivre dans la sainteté et dans la justice (3) ; car c'est ainsi que tous vivraient , si tous faisaient les efforts dont ils sont capables. Puis Zacharie discerna en son fils Jean le principe de l'exécution de tant de mystères que la divine lumière lui découvrait ; c'est pourquoi , se tournant vers lui, il l'en félicita, et lui prédit sa dignité, sa sainteté et son ministère, en disant : Et vous, mon fils, vous serez appelé le prophète du Très -Haut; car vous irez devant la face du Seigneur (qui est sa divinité), préparant ses voies (4) par la lumière que vous donnerez à son peuple sur la venue de son Rédempteur, afin que votre prédication fasse connaître aux Juifs leur salut éternel (5), qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ , le Messie promis; de sorte qu'ils le reçoivent en s'y disposant par le baptême de la pénitence et la rémission des péchés (G) , et qu'ils sachent qu'il vient pardoimcr les leurs et ceux de tout le monde (7); car les entrailles de sa miséricorde l'ont porté à tout cela (8), et c'est par elle, et non par nos mérites, qu'il a daigné nous visiter (9) , on descendant du sein de son Père éternel et en naissant parmi nous pour éclairer ceux qui ,
(1) Luc, 1 , 73 ; Gai., iv, 5. - (2) Luc, i , 74. — (3) Ibid., 75. — (4) Ibid., 76. - (3) Luc, i, 77. - (6) Marc, i, 4.— (7) Joan., 1,29. — (8) Luc, 1,78. — (9) lit., m, 8.
ignorant la vérité depuis tant de siècles, ont été et sont comme ensevelis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort éternelle, et pour diriger leurs pas et les nôtres dans le chemin de la véritable paix que nous attendons (1).
297. Zacharie connut tous ces mystères par la révélalion divine d'une manière plus complète et plus approfondie, et il les comprit dans sa prophétie. Quelques-uns même de ceux qui l'entendirent furent aussi éclairés par les rayons de la lumière du Très-Haut, pour pressentir que le temps du Messie et de l'accomplissement des anciens oracles était venu. Aussi disaient-ils, tout émerveillés à la vue de tant de nouveaux prodiges : « Quel sera donc cet enfant envers qui la main du Seigneur se montre si puissante et si admirable (2)? » Le petit Baptiste fut circoncis, et on l'appela Jean ; son père et sa mère concourui"ent miraculeusement à son nom; ils se conformèrent à toutes les prescriptions de la loi, et le bruit de toutes ces merveilles se répandit dans les montagnes de Judée (3).
298. Reine et Maîtresse de l'univers, ravie de ces œuvres merveilleuses que le bras du Tout-Puissant opéra par votre entremise en vos serviteurs Elisabeth , Jean et Zacharie , je considère les différentes conduites qu'y eurent la divine Providence et votre rare discrétion. Car votre très-douce voix fut l'instrument dont le Saint-Esprit se servit pour sanctifier pleinement, par une opération secrète, le fils et la mère ; tandis que, pour faire parler et illuminer Zacharie, vous n'employâtes qu'une prière et un commandement intérieur, et toute l'assemblée fut témoin de ce bienfait éclatant, et de la grâce que le Seigneur accordait au saint prêtre. J'ignore la raison de ces prodiges, et j'expose mon
(1) Luc, 1 , 79. — (2) Ibid., 66. - (3) Ibid., i , 65.
PART. II, LIV. ni, CHAP. XXIII. 87
ignorance à votre bonté mafernelle, aQn que vous m'enseigniez comme ma Maîtresse.
Réponse et instruction que me donna la trés-sainte Vierge.
299. Ma fille, c'est pour deu\ raisons que les divins effets que mon très-saint Fils opéra par mon organe en saint Jean et en sa mère Elisabeth , ne furent pas manifestes comme ceux qu'éprouva Zacharie. L'une est que ma servante Elisabeth s' étant déjà exprimée en termes si clairs lorsqu'elle me glorifia avec le Verbe incarné dans mon sein, il ne fallait pas que ni le mystère ni ma dignité fussent alors découverts avec plus d'éclat, parce que la venue du Messie devait être manifestée par d'autres moyens plus convenables. L'autre raison fut que tous les cœurs n'étaient pas disposés, comme celui d'Elisabeth, à recevoir une semence si précieuse et si nouvelle; ils n'eussent pas même entrevu des mystères si sublimes avec la vénération qui leur était due. Il était d'ailleurs plus à propos que le prêtre Zacharie fût, à cause de sa dignité, chargé de manifester ce qu'il était opportun; on devait naturellement recevoir de lui les premières communications de la lumière avec plus de respect qu'on ne les eût reçues de sainte Elisabeth se trouvant en la présence de son mari; et ce qu'elle dit fut réservé pour être divulgué en son temps. Sans doute les paroles du Seigneur portent avec elles la force et la vertu nécessaires pour s'insinuer; néanmoins, dans cette circonstance, l'organe du prêtre était un intermédiaire plus doux et plus convenable, tant pour les ignorants que pour ceux qui étaient peu vei-sés dans les mystères divins.
300. Il fallait aussi honorer et mettre en crédit la dignité du sacerdoce, dont le Très-Haut fait une si grande estime, que, s'il trouve chez ceux qui en sont revêtus les dispositions convenables , il ne manque jamais de les élever et de leur communiquer son esprit, afin que le monde les vénère comme ses élus et ses oints; d'autant plus que les mer^'eilles du Seigneur ne courent pas chez eux le même risque d'être compromises, avec quelque éclat qu'elles se produisent au dehors. Que s'ils répondaient à leur dignité, ils agiraient parmi les autres créatures comme des séraphins et apparaîtraient comme des anges. On découvrirait sur leur visage une éblouissante majesté semblable à celle de Moïse quand il sortit de la présence du Seigneur (1). Au moins doivent-ils converser avec les autres hommes d'une telle façon, qu'ils s'attirent leur respect après les avoir portés à honorer leur Créateur. Je veux, ma chère fille, que vous sachiez que le Très-Haut est aujourd'hui très-irrité contre le monde, parmi tant de divers péchés qui s'y commettent, surtout à cause de ceux dont se rendent coupables en cette matière les prêtres aussi bien que les laïques : les prêtres, parce que, oubliant l'éminence de leur dignité, ils l'avilissent eux-mêmes en se rendant méprisables par leurs mauvais exemples et leurs scandales, et en négligeant tout à fait leur sanctification; les laïques, parce que leur conduite est téméraire et irrévérencieuse à l'égard des oints, qui, malgré leurs imperfections et leurs habitudes répréhensibles, doivent toujours être honorés et respectés en qualité de représentant sur la terre de Jésus- Christ mon très-saini Fils.
301. Je n'agis point à l'égard de Zacharie comme je l'avais fait k l'égard de sainte Elisabeth, à cause de cette
(1) Exod., XXIV, 2!). .
PART. M, LIV. m, CHAP. XXIU. 89
vénération qui était due à sa dignité. Car bien que le Très-Haut voulût que je fusse le canal ou l'instrument par lequel leur serait communiqué son divin esprit^ je montrai dans le salut que j'adressai à Elisabeth une espèce de supériorité, afin de dominer le péché originel que son fils avait; aussi devait-il dès lors lui être pardonné en vertu de mes paroles, qui devaient remplir le fils et la mère du Saint- Esprit. Or, comme je n'avais point contracté le péché originel, attendu que j'en fus exempte, je pus en cette occasion exercer sur lui un plein empire, en le dominant du haut du triomphe que le Très-Haut m'avait fait remporter en m'en préservant, et non comme une esclave semblable à tous les enfants d'Adam qui ont péché en lui (i). Or, pour délivrer Jean de cette servitude et de ces chaînes du péché, le Seigneur voulut que je commandasse en créature qui ne lui avait jamais été soumise. Je ne saluai point Zacharieavec ces marques d'autorité, mais je priai pour lui, en témoignant à sa personne les égards et la vénération qu'exigeaient sa dignité et ma modestie. Aussi, quoique le commandement que je fis à sa langue de se délier ne fût que mental, je ne l'aurais pas fait à cause du respect que je portais au prêtre, si le Très-Haut ne me l'eût ordonné, en me faisant en même temps connaître que l'imperfection et l'infirmité qui le rendaient muet amoindrissaient ses bonnes dispositions; car un prêtre doit avoir la Ubre jouissance de toutes ses facultés pour servir et louer le Seigneur. Dans une autre occasion je m'étendrai davantage sur le respect que l'on doit porter aux prêtres; mais ce que je viens de vous dire suffit pour répondre à votre doute.