‹ La cité mystique de DieuChapitre 24 sur 122 · PART. II, UV. III, CHAP. XXVI · texte numérisé non relu

PART. II, UV. III, CHAP. XXVI

par mes soins je suis parvenu à peupler mon royaume, et à me l'aire suivre et obéir d'un grand nombre de nations (i); je gagne tous les jours une quantité innombrable d'âmes que j'éloigne de la connaissance de Dieu et de l'obéissance qu'elles lui doivent, afin qu'elles ne parviennent point à jouir de ce que nous avons perdu; je prétends, au contraire, les entraîner dans les supplices éternels que nous endurons, puisqu'elles ont suivi ma doctrine et mes traces, et j'assouvirai sur elles la haine que j'ai conçue contre leur Créateur. Mais' tout cela me paraît peu de chose, et je suis encore tout étourdi de la nouvelle secousse que nous avons ressentie; car depuis que nous avons été chassés du ciel , il ne nous était rien arrivé de semblable, et jamais nous n'avions été frappés et terrassés d'une manière aussi violente : je reconnais que ce coup a singulièrement ébranlé mes forces comme les vôtres. Un effet aussi insolite, aussi extraordinaire, ne peut s'expliquer que par une cause nouvelle, et le sentiment de notre faiblesse me fait vivement craindre la ruine de notre empire. 324. u Cette affaire demande une nouvelle attention, ma fureur persiste , et l'ardeur de la vengeance me dévore toujours. J'ai quitté l'abîme, j'ai parcouru toute la terre, j'en ai examiné avec un très-grand soin tous les habitants, et je n'ai rien trouvé de notable. J'ai observé et persécuté toutes les femmes vertueuses et parfaites appartenant à la race de l'ennemie implacable que nous avons connue dans le ciel , poijr tâcher de la rencontrer parmi elles ; mais aucun indice ne me marque qu'elle soit née , car je n'en vois aucune douée des qualités que me paraît devoir réunir la femme appelée à être la Mère du Messie. Une fille que je craignais à cause de ses grandes vertus, et que

(1) Luc, IV, 6.

je persécutai dans le Temple, est maintenant mariée; ainsi elle ne peut être celle que nous cherchons, car Isaïe a dit qu'elle doit être vierge (1). JNéanmoins je la crains et je la déteste, car elle est si vertueuse, qu'il pourrait bien arriver que d'elle naquît la Mère du Messie ou quelque grand prophète ; il m'a été impossible jusqu'à présent de me l'assujettir en quoi que ce soit, et je pénètre moins dans la conduite de sa vie que dans celle des autres. Elle m'a toujours résisté avec une vigueur invincible; je la perds facilement de vue, et quand je pense à elle, je ne puis m'en approcher autant que de ses compagnes. Je ne parviens point à discerner si cette difficulté et cet oubli proviennent d'une cause mystérieuse, ou s'ils résultent du mépris même que je fais d'une simple femmelette. Mais j'y prendrai bien garde à l'avenir; car c'est elle qui nous a commandé en deux circonstances récentes où nous n'avons pu résister à son empire , ni à l'énergie souveraine avec laquelle elle nous a privés de la possession que nous avions des personnes dont elle nous a chassés. Voilà un fait digne de toute notre attention, et cette créature mérite mon indignation par cela seul qu'elle a opéré dans ces circonstances. Je jure donc de la persécuter et de la dompter, et pour cette entreprise je demande le concours de toutes vos forces, de toute votre malice; car celui qui se signalera dans cette victoire que je me promets de remporter, recevra de ma grande puissance des récompenses considérables. »

323. Toute la populace infernale, après avoir écouté altontivenient Lucifer, loua et approuva ses inlenfions; elle lui dit de ne pas craindre que celte femme compromît ses succès ou ternit ses triomphes, puisque son pouvoir

(1)180., vu, U.

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était si grand, qu'il avait assujetti à son empire le monde presque entier (t). Les démons convinrent ensuite des moyens qu'ils prendraient pour persécuter la très - chaste Marie, comme femme distinguée par ses vertus et par une sainteté singulière , et non point comme Mère du Verbe incarné j car, comme je l'ai dit, ils ignoraient alors le mystère caché. A peine avaient-ils pris cette résolution , que notre divine Souveraine eut à soutenir un long combat contre Lucifer et ses ministres d'iniquité, afin qu'elle pût écraser d'autant plus souvent la tête au dragon infernal (2). Mais, quoique, dans le cours de la vie de cette Vierge puissante , c'ait été là une grande et mémorable bataille , elle en livra une plus grande encore au prince des ténèbres , lorsqu'elle resta sur la terre après l'ascension de son trèssaint Fils. Je parlerai de celle-ci dans la troisième partie de cette divine histoire , où on me l'a fait rapporter;' car elle fut fort mystérieuse, attendu qu'à cette époque Lucifer connaissait la Mère de Dieu ; saint Jean en a fait mention au xn* chapitre de l'Apocalypse , comme je le dirai en son lieu.

326. La providence du Très-Haut fut admirable dans h dispensation des mystères incompréhensibles de l'incarnation, et elle l'est maintenant dans le gouvernement de l'Église catholique. 11 est certain qu'il fallait que cette forte et douce Providence cachât aux démons beaucoup de choses qu'il n'était pas à propos qu'ils sussent, tant parce qu'ils sont indignes de connaître les mystères sacrés, que parce que la puissance divine doit se manifester avec plus d'éclat que les autres attributs à l'égard de ces ennemis, afin de les accabler de tout son poids. En outre, grâce à leur ignorance des œuvres que Dieu leur cache, l'éco-

(i) Ephes., n, 2 ; Joan., xiv, 30. —(2) Gen., m, 15.

nomie de l'Église et l'exécution de tous les mystères que Dieu y opère se déroulent sur un plan plus doux ; c'est une barrière contre laquelle viennent se briser tous les efforts du démon furieux, pour les choses que la Majesté divine veut soustraire à ses attaques. Sans doute elle peut et pourrait toujours le dompter et le retenir; mais le Seigneur dispense toutes choses en la manière qui convient le mieyx à sa bonlé infinie. C'est pour celte raison que le Très-Haut cacha à ces esprits rebelles la dignité de l'augusle Marie, le miracle de sa grossesse, son intégrité virginale avant et après l'enfantement, et en lui donnant un époux, il assurait encore le secret de ces mystères. Ils ne connurent non plus la divinité de Notre-Seigneur Jésus- Christ avec certitude qu'à l'heure de sa mort; et dès lors ils découvrirent plusieurs mystères de la rédemption sur lesquels ils s'étaient mépris et aveuglés; car, s'ils eussent connu auparavant cet adorable Seigneur, ils eussent plutôt tâché d'empêcher sa mort, comme le dit l'Apôtre (1), qu'excité les Juifs à lui en infliger une aussi cruelle, ainsi que je le rapporterai en son lieu. Ils auraient prétendu détourner la rédemption, et publier eux-mêmes devant le monde qu'il était le Christ vrai Dieu; et c'est pour cela que quand saint Pierre le reconnut et le confessa pour tel, il lui ordonna à lui et aux autres apôtres de n'en rien dire à personne (2). Or, bien que les démons se doutassent que le Sauveur fût le Messie, et qu'ils l'appelassent même Fils du Très-Haut, à cause des miracles qu'il faisait et de ce qu'il les chassait des corps, comme le raconte saint Luc (3), la Majesté divine ne permettait pas qu'ils dissent avec une ferme assurance ce qu'ils pensaient; car, en voyant Notre- Seigneur Jésus- Christ pauvre, méprisé et outragé, les

(1) l Cor., Il , 8. — (2) Matth., xvi, 20. — (3) Luc, viii, 28 ; IV , 34.

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