‹ La cité mystique de DieuChapitre 25 sur 122 · PART. II, LIV. III, CHAP. XXVI · texte numérisé non relu

PART. II, LIV. III, CHAP. XXVI

doutes qu'ils avaient se dissipaient aussitôt; c'est qu'aveuglés par leur orgueil démesuré , ils ne purent jamais pénétrer le mystère de l'humilité du Sauveur.

327. Mais si Lucifer ne connaissait point en la très-pure Marie la dignité de Mère de Dieu lorsqu'il lui prépara la terrible persécution que l'on verra bientôt, il lui en fit depuis subir une beaucoup plus cruelle, en sachant qui elle était. Car s'il eût su, dans la circonstance dont je vais parler, que c'était elle qu'il avait vue dans le ciel revêtue du Soleil (1), elle qui lui devait écraser la tête (2) , il eût été pris d'un tel accès de fureur et de rage , qu'il se fût transformé en un feu comparable à celui de la foudre. Or si, en la regardant seulement comme une femme sainte et parfaite , les démons conçurent tous contre elle une pareille indignation, il est certain que, s'ils eussent connu son excellence , ils eussent , dans la limite de leur pouvoir, bouleversé la nature entière pour mieux la persécuter et même pour l'exterminer. Mais comme le dragon et ses complices ignoraient d'un côté le mystère caché de noti'e divine Souveraine , tandis que d'un autre ils découvraient en elle une vertu si puissante et une sainteté si sublime; confondus par toutes ces choses , ils allaient tâtonnant et se perdant en conjectures ; ils se demandaient les uns aux autres quelle pouvait être cette femme contre laquelle ils reconnaissaient que tous leurs ellbrls étaient si impuissants, et si ce n'était point par hasard celle qui devait occuper le rang le plus éminent entre les simples créatures?

328. Certains répondaient qu'il n'était pas possible que cette femme fût la Mère du Messie que les fidèles attendaient, parce que, outre qu'elle était mariée, son mari et

(1) Apoc, XII , t. — (2) Gen., m , IS.

elle étaient fort pauvres, fort humbles et fort peu connus dans le monde; qu'ils ne se distinguaient point par des miracles, et qu'ils ne se faisaient ni estimer ni craindre des hommes. Lucifer et ses ministres étaient si superbes, qu'ils ne pouvaient se persuader qu'un mépris aussi souverain de soi - même et une humilité aussi rare fussent compatibles avec la grandeur et la dignité de Mère de Dieu; et leur chef s'imaginait que le Tout-Puissant, étant d'une nature infiniment supérieure à la sienne, ne choisirait pas une condition qui lui avait tant déplu à lui-même. Enfin il fut trompé par sa présomption même et pai* son fol orgueil, c'est-à-dire par les vices les plus propres , par les ténèbres qu'ils répandent, à aveugler l'entendement et à entraîner la volonté. C'est pour cette raison que Salomon dit que leur propre malice les avait aveuglés (1) de telle sorte qu'ils ne comprissent point que le Verbe éternel devait choisir de pareils moyens afin d'abattre la hautaine arrogance du dragon , dont les pensées étaient beaucoup plus éloignées des jugements du Très- Haut que le ciel n'est distant de la terre (2); car il croyait que Dieu descendrait sur la terre , pour le combattre , dans un grand appareil et une pompe éclatante, en humiliant d'une main puissante les superbes, les princes et les monarques, dont le démon avait enflé le cœur, comme on le vit chez tant de rois qui régnèrent avant la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; ces hommes étaient si pleins d'orgueil et de présomption , qu'ils paraissaient avoir perdu le sens commun et la connaissance de leur condition mortelle et de leur origine terresti'e. Lucifer mesurait tout cela suivant ses idées , et il lui semblait (jue Dieu dut apporter dans l'exécution de ses desseins la uicuic violence et les mêmes

(l)Sap., Il ,21. — (2) Isa., LV, 9.

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procédés avec lesquels l'ennemi attaque les œuvres du Seigneur.

329. Mais le Très- Haut, qui est la sagesse infinie, fit tout le contraire de ce que Lucifer croyait : car pour le vaincre il ne déploya pas seulement sa toute-puissance , mais il se servit aussi de l'humilité, de la douceur, de l'obéissance et de la pauvreté , qui sont les armes de sa milice , et non pas du faste et de l'ostentation de la vanité mondaine , qui s'appuie sur les richesses de la terre (1). U vint dans l'obscurité et sans aucun éclat sensible ; il choisit une Mère pauvre; il vint mépriser tout ce que le monde estime, et enseigner la science de la vie par la doctrine et par l'exemple; de sorte que le démon se trouva trompe et vaincu par les moyens qui l'humiliaient et le tourmentaient le plus.

330. Dans l'Ignorance de tous ces mystères, Lucifer employa quelques jours à étudier et à reconnaître le naturel de l'auguste Marie, son tempérament, ses démarches, ses inclinations, la juste mesure, la tranquillité et l'égalité d'âme qu'elle apportait dans ses actions; toutes choses qui ne lui étaient point cachées. Et ayant trouvé que tout en elle était si parfait, que, malgré la douceur de son caractère, elle lui présentait comme un mur impénétrable, il consulta de nouveau les démons et leur exposa la difficulté qu'il voyait à pouvoir tenter cette femme, sans dissimulerque l'entreprise était extrêmement ardue. Tous dressèrent leurs batteries , et se préparèrent à l'attaquer de concert par toutes sortes de tentations formidables. Je dirai dans les chapitres suivants comment ils s'y prirent, et j'y raconterai le glorieux triomphe que notre invincible Reine remporta sur tous ces ennemis , et toutes les malices dont ils se servirent contre elle.

(1) Il Cor., X, 4.

Instruction que me donna la très-sainte Vierge.

331. Ma fille, je désire que vous preniez bien garde à ne pas vous laisser posséder de l'ignorance et des ténèbres qui aveuglent ordinairement les mortels , en leur faisant oublier leur salut éternel, et en les empêchant de considérer les périls auxquels les exposent les tentations dont les démons les entourent de toutes parts pour les perdre. Les hommes dorment, s'amusent et s'oublient, comme s'ils n'avaient point d'ennemis forts et vigilants à combattre. Cette effroyable négligence tire son origine de deux causes : la première, c'est que les hommes sont tellement livrés aux choses terrestres, animales et sensibles, qu'ils ne savent plus sentir d'autres blessures que celles qui atteignent leurs sens physiques (1), comme s'il n'y avait rien de vulnérable au dedans d'eux-mêmes; la seconde, c'est que les princes des ténèbres sont invisibles et inaccessibles à nos organes ; et comme les hommes charnels ne les touchent , ni ne les voient , ni ne les sentent , ils ne songent pointa les craindre (2). Cependant c'est pour cela même qu'ils devraient se tenir beaucoup plus sur leurs gardes : car les ennemis invisibles sont plus perfides, plus habiles à porter leurs coups à l'improviste , et par conséquent le danger est d'autant plus certain qu'il est moins apparent, et les blessures d'autant plus mortelles, qu'elles sont moins sensibles, moins perceptibles et moins extérieures.

332. Écoulez , ma fille, les vérités les plus importantes pour la vie véritable, pour la vie éternelle. Soyez attentive à mes conseils, recevez mes avis et conformez-vous à mes

(1) l Cor., 11,14. — (2) Ephcs., ii , 12.

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leçons : car si vous vous laissez aller à la négligence, je ne vous dirai plus rien. Or considérez ce que vous n'avez pas assez remarqué jusqu'à présent dans le caractère de ces ennemis, et sachez que parmi les anges, comme parmi les hommes, aucune intelligence ni aucune langue ne sauraient exprimer la haine forcenée que Lucifer et ses satellites ont conçue contre les mortels, parce qu'ils sont les images de Dieu lui-même et qu'ils sont capables d'en jouir éternellement. Il n'y a que le Seigneur qui puisse sonder les abîmes d'iniquité et de méchanceté creusés par l'orgueil dans cet être rebelle au saint nom qu'il a refusé d'adorer. Que si de son bras puissant il ne tenait pas ces ennemis terrassés, en un clin d'œil ils détruiraient le monde , ils mutileraient tous les hommes et déchireraient leurs chairs avec plus de férocité que des lions affamés , des dragons et des bêtes fauves. Mais le bénin Père des miséricordes arrête et réprime leur fureur, et garde ses pauvres petits enfants dans ses bras, de peur qu'ils ne tombent sous la dent de ces loups infernaux.

333. Considérez donc maintenant, avec toute l'attention possible , si l'on peut concevoir quelque chose d'aussi douloureux, d'aussi lamentable que de voir tant d'hommes, plongés dans l'aveuglement et oublieux d'un tel péril, abandonner volontairement l'asile que leur ouvre le Très- Haut, les uns par légèreté , par des motifs frivoles, en vue d'un plaisir fugitif; les autres par négligence, d'autres encore à cause de leurs appétits désordonnés , pour se livrer tous entre les mains cruelles de tant d'impies et furieux ennemis , qui se promettent d'exercer leur rage sur leurs victimes, non une heure, un jour, un mois ou un an, mais éternellement, par des tourments qu'on ne saurait ni comprendre ni décrire. Tremblez , ma fille, et contemplez avec stupéfaction cette horrible, cette effroyable folie des

mortels impénitents et des fidèles eux-mêmes , qui , connaissant tout cela par la foi, ont tellement perdu la raison, et se laissent, comme des insensés, au milieu de la lumière que leur fournit la foi catholique et véritable dont ils font profession, aveugler par le démon à un tel point ,• qu'ils ne voient ni ne connaissent plus le péril, et qu'ils ne savent point l'éviter.

334. Or, afin de le craindre davantage et de vous garder d'y tomber, vous devez songer que ce dragon vous épie depuis l'heure où vous fûtes créée et où vous naquîtes; qu'il rôde nuit et jour autour de vous, sans se reposer jamais, pour saisir l'occasion dans laquelle vous lui donnerez prise, et qu'il observe vos inclinations naturelles et même les faveurs que vous avez reçues du Seigneur pour vous attaquer avec vos propres armes. 11 complote votre perte avec les autres démons, et il promet des récompenses à ceux qui y travailleront avec plus d'ardeur; et voilà pourquoi ils pèsent vos actions avec une grande exactitude, ils mesurent vos pas, et tous cherchent à vous tendre des pièges dans tout ce que vous entreprenez. Je veux que vous considériez toutes ces vérités en Dieu, pour en connaître la portée ; mesurezles ensuite avec les données que vous fournit l'expérience, et vous verrez, en les examinant ainsi, s'il est raisonnable que vous vous endormiez au milieu de tant de dangers. Assurément cette vigilance est importante pour tous les vivants, mais elle vous est plus nécessaire qu'à qui que ce soit, pour des raisons particulières; et, bien que je ne vous les déclare pas toutes maintenant, vous ne devez pas douter qu'il ne vous convienne d'apporter à tout ce que vous faites l'attention la plus scrupuleuse; il suffit que vous connaissiez votre caractère doux et faible, dont vos ennemis cherchent à se prévaloir contre vous.

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