CHAPITRE VIII
Publication de l'édit de l'empereur Auguste-César, qui ordonnait le dénombrement do tous les sujets de son empire; ce que fit saint Joseph quand il en eut connaissance.
449. Il était déterminé par la volonté immuable du Très -Haut que le Fils unique du Père naquît en la ville de Bethléem ; et, en vertu de ce divin décret , les anciens prophètes annoncèrent l'événement longtemps avant qu'il arrivât (1), parce que la détermination de la volonté absolue du Seigneur est toujours infaillible, et que le ciel et la terre passeront avant qu'elle cesse de s'accomplir (2), puisque personne ne lui peut résister (3). Le Seigneur prépara l'exécution de ce décret immuable au moyen d'un édit que l'empereur Auguste-César fit publier dans l'empire , et par lequel (au rapport de saint Luc) il ordonnait le dénombrement des habitants de toute la terre (4). Cet empire s'étendait alors sur la plus grande partie du monde connu des Romains; et c'est pourquoi ils s'appelaient les
(1) Mich., v, 2 ; Jcrem., xxx , 9 ; Ezech., xxxiv, 23. — (2)Matth., XXIV, 35. — (3) Esth., xin , 9. — (4) Luc, li , 1.
maîtres de l'univers , ne faisant pas grand cas du reste. Ce dénombrement consistait à faire déclarer sujets de l'empereur tous ceux qui s'y trouvaient, et à lui payer en même temps un certain tribut , comme au maître naturel en ce qui regarde les choses temporelles; et pour faire cette reconnaissance, chacun allait se faire inscrire sur le registre commun de sa propre ville (1). Cet édit arriva à Nazareth et à la connaissance de saint Joseph : il retourna chez lui tout affligé (car il était dehors loi-squ'il en ouït parler) et raconta cette nouvelle à sa divine épouse. Mais la très-prudente Vierge lui répondit : « Il ne faut pas, cher « époux, que l'édit de l'empereur de la terre vous inquiète, « puisque c'est le Maître et le Roi du ciel et de l'univers « qui règle tous les événements de notre vie; sa provi- « dence nous assistera et nous guidera dans toute sorte « d'occasions. Abandonnons - nous avec confiance à sa « conduite, nos espérances ne seront point trompées (2). » 450. La sainte \ierge était versée dans tous les mystères de son très -saint Fils; elle savait de quelle manière les prophéties s'accompliraient, et que le Fils unique du Père et le sien devait naître à Bethléem, comme pauvre et étranger. Mais elle n'en déclara rien à saint Joseph, parce que sans un ordre du Seigneur elle ne voulait pas découvrir son secret. Tout ce qu'il ne lui était pas commandé de dire, elle le taisait avec une discrétion admirable, nonobstant son désir de consoler son trcs-fidèlc époux Joseph , en s'abandonnant sans réserve à la divine Providence, et ne voulant point être prudente à ses propres yeux, contrairement au conseil du Sage (3). Ensuite ils conférèrent sur ce qu'ils devaient faire, parce que, la grossesse de notre auguste Souveraine étant fort avancée , le moment do sa
(1) Luc, 1,3. — (2) Ecclea., il. — (3) Prov., m , 7.
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délivrance approchait; sur quoi saint Joseph lui dit : « Reine du ciel et de la terre , il me semble que je ne « saurais me dispenser, supposé que le Très-Haut ne vous « ait pas ordonné autre chose, d'aller exécuter cet édit « de l'empereur. Il suffirait que j'y aille seul, puisque la « prescription ne regarde que les chefs de famille; mais je « n'oserais pas vous quitter ni m' éloigner de votre ser- « vice; je ne saurais d'ailleurs vivre sans votre présence, « et si je vous laisse je n'aurai pas un moment de repos , tt et mon cœur sera dans de continuelles alai'mes. Je « vois que vos divines couches sont fort proches, et je « hasarderais trop de vous engager à venir avec moi « en notre ville de Bethléem , où nous devons acconitt plir les ordres de l'empereur; ainsi je crains, tant « pour cette raison qu'à cause de ma gi'ande pauvreté, « de vous exposer à un danger trop évident. Si vos « couches arrivaient dans le voyage sans que j'eusse le « moyen de subvenir à vos besoins , ce serait pour moi « un sujet d'une affliction mortelle. Ces pensées me dé- « soient : je vous supplie , illustre Dame , de les exposer « au Très- Haut, et de le prier d'exaucer mes désire, qui « consistent à ne point me séparer de vous. »
4.0 1 . La très-humble épouse obéit à ce que saint Joseph ordonnait; et, quoiqu'elle n'ignorât pas la volonté divine, elle voulut profiter de cette occasion pour témoigner son obéissance et sa soumission. Elle présenta au Seigneur la volonté et les désirs de son très-fidèle époux ; et la Majesté divine lui répondit : « Ma Bien - Aimée et ma Colombe , « conformez-vous à ce que mon serviteur Joseph vous a tt proposé et désire. Accompagnez-le dans ce voyage : je a serai avec vous ; je vous assisterai et vous protégerai « avec un paternel amour dans les fatigues et dans les « tribulations que vous endurerez pour moi; et, quelque
« grandes qu'elles doivent être , la puissance de mon bras « 'VOUS en fera sortir glorieusement. Vos pas seront beaux « et agréables à mes yeux (1) : ne craignez pas, ma « Bien -Aimée, et marchez, car telle est ma volonté. )> Ensuite le Seigneur fit, en présence de l'auguste Mère, un nouveau commandement aux anges de sa garde de la servir dans ce voyage avec un soin particulier, selon les solennels et mystérieux événements qui l'attendaient. Outre les mille anges qui la gardaient ordinairement, le Seigneur ordonna à neuf mille autres d'assister leur Reine ; de sorte que tous les dix mille ensemble furent chargés de l'escorter dès le jour qu'elle se mettrait en chemin. Ils obéirent tous, en très -fidèles ministres du Seigneur, et ils la servirent ainsi que je le dirai plus loin. Notre grande Reine fut renouvelée et élevée par une lumière céleste à la connaissance de nouveaux mystères , relativement aux maux que lui ferait essuyer la persécution d'Hérode (2) , après la naissance de l' Enfant-Dieu, et à plusieurs autres tribulations qui devaient lui arriver. Prête à tout, elle tint son cœur invincible dans la paix du Seigneur, et lui rendit mille actions de grâces pour tout ce qu'il opérait et disposait en elle (3).
452. La Souveraine du ciel fit part de cette réponse à saint Joseph , et lui déclara que le Très-Haut voulait qu'elle lui obéît et l'accompagnât dans son voyage de Bethléem. Le saint époux en fut rempli d'une nouvelle joie ; et, pour reconnaître cette grande faveur que la main libérale du Seigneur lui accordait, il lui vn témoigna son humble gratitude. Puis, s'adressant à sa divine épouse, il lui dit : « Chère Dame , qui êtes la cause de ma joie et de ma fé- « licite, je ne m'affiige plus, dans ce voyage, qu'à la
(1) Cnnl., vir, 1. — (2) Malth., ir, 16. — (3) Ps. cvii, 2.
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« pensée des peines que vous y souffrirez, n'ayant pas « assez de ressources pour vous en délivrer ni pour vous « procurer les aises que je souhaiterais. Mais nous trou- « verons des amis et des parents à Bethléem; j'espère « qu'ils nous recevront avec charité, et que vous pourrez « vous reposer chez eux de la fatigue de la route , si ce « que votre serviteur désire plaît au Très-Haut. » 11 est vrai que l'affection du saint époux lui inspirait ces suppositions ; mais il ignorait alors ce que le Seigneur avait décidé ; et parce qu'il fut trompé dans son attente , il en conçut ensuite une douleur d'autant plus amère, ainsi qu'on le verra en son lieu. La très-pure Marie ne déclara pas à Joseph ce qu'elle prévoyait en Dieu touchant le mystère de son divin accouchement, quoiqu'elle sût que les choses ne se passeraient point suivant ses désirs; elle lui dit, au contAire , pour l'encourager: « Mon époux et « mon maître, je suis bien heureuse de voyager en votre « compagnie ; nous marcherons comme les pauvres gens, « au nom du Très- Haut, dont la divine Majesté ne mé- « prise point cette même pauvreté qu'elle vient chercher « avec tant d'amour. Mettons donc en elle notre con- « fiance (1) en comptant sur sa protection dans nos né- « cessités et nos embarras. 11 n'est point une seule de vos « inquiétudes, cher époux, que vous ne deviez rejeter « sur la Providence (2). »
453. Ils arrêtèrent ensuite le jour de leur départ, et le saint époux s'empressa d'aller chercher par Nazareth quelque monture pour porter la Maîtresse du monde : il lui fut très -difficile d'en trouver une, à cause du grand nombre de personnes qui se rendaient en différentes villes pour y faire enregistrer leurs noms , conformément
(!) Ps. XVII, 31. — (2) Ps. LIV, 23.
%iO -LA CITÉ MYSTIQUE.
à redit de l'empereur. Mais , à force de démarches et de peines, il finit par trouver un petit àne, heureux, pourrions-nous dire, entre tous les animaux irraisonnables, puisque non - seulement il porta la Reine de l'univers , et avec elle le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs , mais même qu'il assista à la naissance de l'enfant , et rendit à son Créateur le service que les hommes lui refusèrent (t), comme je le dirai plus loin. Ils employèrent cinq jours à faire les préparatifs du voyage, et les provisions des divins voyageurs furent à peu près les mêmes que celles dont ils s'étaient munis pour aller chez Zacharie, ainsi que je l'ai dit plus haut au livre IIP, chapitre xv, § 196 ; car ils n'emportaient que du pain , du fruit et quelques poissons, dont ils faisaient leur plus ordinaire nourriture. Mais comme la très-prudente Vierge savait qu'elle demeurerait longtemps hors de sa maison , elle fie se contenta point de prendre les langes et les autres eftets qu'elle avait disposés pour ses divines couches, et elle régla secrètement les choses de manière qu'elles tendissent toutes à l'accomplissement des fins du Seigneur et des événements qu'elle attendait; puis ils chargèrent une personne de soigner leur maison jusqu'à leur retour.
454. L'heure de leur départ arriva; et comme le trèsheureux Joseph commençait de traiter avec un nouveau respect sa divine épouse, il rechercliait, en serviteur vigilant et fidèle, les occasions de la servir et de lui plaire; dans ces empressements il la pria avec les plus vives instances de l'avertir de tout ce qu'elle désirait, el qu'il pourrait lui-même ne pas deviner, pour sa satisfaction, pour son soulagement et pour le bon plaisir du Seigneur qu'elle portait dans son sein virginal. Notre très-humble
(1) Isa., 1,3.
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Reine agréa les saintes alTections de son époux; et, les rapportant à la gloire et au service de son très-saint Fils, elle le consola et l'exhorta à ne point se préoccuper des fatigues de la route, en l'assurant de nouveau que la Majesté divine regardait tous ses soins avec complaisance, et qu'elle voulait qu'ils acceptassent avec un cœur égal et joyeux les incommodités auxquelles leur pauvreté les exposerait dans le voyage. Avant de l'entreprendre, la Souveraine du ciel se mit à genoux, et pria saint Josepii de lui donner sa bénédiction. Et quoique l'homme de Dieu, considérant la dignité de son épouse, voulût à tout prix s'en excuser, l'humilité toujours incomparable de l'auguste Marie vainquit ses résistances et le força à la lui donner. Saint Joseph le fit avec beaucoup de crainte et de vénération; ensuite il se prosterna lui-même baigné de larmes aux pieds de la bienheureuse Vierge, et la conjura de l'offrir de nouveau à son très-saint Fils, et de lui obtenir le pardon de ses fautes avec la divine grâce. Après cette sainte préparation ils partirent pour Bethléem au plus fort" de l'hiver, ce qui rendait le voyage et plus pénible et plus incommode. Mais la Mère de la vie, qui la portait dans son sein, n'était attentive qu'à ses divins effets, et qu'à ses intimes colloques avec son Fils; elle ne cessait de le contempler dans ce saint Tabernacle, l'imitant en ses œuvres, lui rendant plus de gloire et lui étant plus agréable que tout le reste des créatures ensemble.
Instruction que me donna la tres-sainte Vierge.
45S. Ma fille, vous découvrirez dans tout le cours de ma vie, et dans chacun des chapitres et des mystères que
VOUS avez écrits, et que vous allez écrire, la divine et men'eilleuse providence du Très-Haut et son amour paternel envers moi, sa très-humble servante. Sans doute l'entendement humain n'est pas digne de pénétrer ni capable d'apprécier ces merveilles, qui partent d'une si haute sagesse; mais il n'en doit pas moins faire tous ses efforts pour les révérer et se disposer à suivre mon exemple, et à participer aux faveurs que m'accorda le Seigneur. Car les mortels ne doivent pas s'imaginer que Dieu n'ait voulu se montrer saint, puissant et infiniment bon, qu'en moi et pOur moi ; il est certain que , si toutes les âmes s'abandonnaient entièrement à sa disposition et à sa conduite, elles connaîtraient bientôt par expérience cette fidélité, cette ponctualité et cette très-douce efficace avec lesquelles la Majesté divine disposait à mon égard toutes les choses qui regardaient et sa gloire et son service; elles éprouveraient aussi ces délicieux cflets et ces mouvements divins que me procurait ma soumission à sa très -sainte volonté; enfin, toutes proportions gardées, elles ne recevraient pas avec moins d'abondance ses dons, qui sont, pour ainsi dire, retenus dans sa divinité, comme dans un océan infini. De même que, si l'on ouvrait à la masse des eaux de la mer une issue par laquelle elles pourraient suivre leur libre cours, elles s'échapperaient avec une impétuosité irrésistible, de même la grâce et les bienfaits du Seigneur se répandraient sur les créatures raisonnables, si, loin de l'cmpôcher, elles en facilitaient l'écoulement. Les mortels ignorent cette science , parce qu'ils ne prennent pas le temps de penser et de réfiéchir aux œuvres du Très-Haut.
456. Je veux, ma fille, que vous les étudiiez et les graviez dans votre cœur, et je veux aussi que ce que je faisais vous apprenne à garder le secret de votre intérieur, et à