‹ La cité mystique de DieuChapitre 47 sur 122 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Notre-Seigneur Jésus-Christ naît de la Vierge Marie en Bethléem de Judée.

469. Le palais que le souverain Roi des rois et le Seigneur des seigneurs avait préparé dans le monde pour loger son Fils éternel incarné pour les hommes, était la pauvre et humble cabane ou grotte dans laquelle la trèspure Marie et Joseph se retirèrent après avoir été rebutés de ces mêmes hommes, sans en pouvoir obtenir le moindre témoignage de compassion naturelle, comme il a été dit au chapitre précédent. Ce lieu était si misérable , que , la ville de Bethléem se trouvant tellement remplie d'éti*angers qu'il n'y avait pas assez d'hôtelleries pour les recevoir tous, il n'y eut pourtant personne qui daignât s'en emparer : parce qu'en effet il ne pouvait convenir et appartenir qu'aux maîtres de l'humilité et de la pauvreté , Notre-Seigneur Jésus -Christ et sa très-sainte Mère. C'est pourquoi la sagesse du Père éternel le leur réserva, le consacrant, avec les ornements de la solitude et de la pauvreté , comme le premier temple de la Lumière et la première maison du véritable Soleil de justice (1), qui devait naître pour ceux qui ont le cœur droit, de

(1) Malach., iv, 2.

Marie, resplendissante aurore au milieu des ténèbres de la nuit (i), symbole de celles du péché, qui couvraient le monde entier.

470. L'auguste Marie et Joseph entrèrent dans cet asile qui leur avait été préparé, et, à la lumière que répandaient les dix mille anges qui les accompagnaient , ils purent facilement reconnaître avec une grande consolation et des larmes de joie qu'il était pauvre , solitaire , et tel qu'ils le souhaitaient. Aussitôt les deux saints voyageurs se mirent à genoux, louèrent le Seigneur et lui rendirent des actions de grâces pour ce bienfait , n'ignorant pas qu'il leur avait été destiné par les secrets jugements de la sagesse éternelle. Notre divine Souveraine fut celle qui approfondit le plus ce grand mystère ; car en sanctifiant cette petite grotte par sa présence sacrée, elle sentit une plénitude de joie intérieure qui éleva et vivifia tout son être. Elle pria le Seigneur de récompenser avec libéralité tous les habitants de la ville, qui lui avaient procuré, en lui refusant l'hospitalité, un si grand bonheur que celui qu'elle attendait dans cette pauvre cabane. Elle était pratiquée dans un rocher brut et naturel, où l'art n'avait ménagé aucune commodité, de sorte que les hommes ne la jugèrent propre qu'à y loger le bétail : mais le Père éternel l'avait choisie pour servir d'abri et de demeure à son propre Fils.

471. Les esprits angéliqucs, mihcc céleste qui gai'dait sa Reine, se rangèrent en ordre, comme pour monter une garde d'honneur dans ce palais royal. Et, sous cette forme corporelle et humaine qu'ils avaient prise , ils se manifestaient aussi à saint Joseph; car il était convenable qu'il jouît dans cette circonstance de cette faveur, tant

(1) Ps. r.xi, 4.

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pour diminuer sa peine, en voyant ce pauvre réduit si bien orne et embelli par les richesses du ciel, que pour calmer et réconforter son cœur, et l'élever à la hauteur des événements que le Seigneur préparait cette nuit dans un lieu si méprisé. La grande Reine du ciel, qui était informée du mystère dont il devait être témoin , se résolut à nettoyer elle-même cette grotte qui allait bientôt servir de trône royal et de propitiatoire sacré , afin de ne pas perdre le mérite de cet acte d'humilité , et de rendre à son Fils unique un culte de respect : c'était tout ce qu'elle pouvait faire en cette circonstance pour l'ornement de son temple. 472. Le saint époux Joseph, attentif à la majesté de sa divine épouse, qu'elle-même oubliait, pour ainsi dire, en vue de l'humilité, la supplia de ne le pas priver de cet emploi, qui maintenant lui revenait; et la prévenant, il commença à balayer et nettoyer tous les endroits de la grotte , sans qu'il pût néanmoins empêcher notre humble Souveraine de le seconder. A leur tour les saints anges , témoins presque confus dans leur forme humaine et visible de cette pieuse lutte de l'humilité de leur Reine , se hâtèrent avec une sainte émulation d'aider à la besogne, ou, pour mieux dire, ils nettoyèrent en trèspeu de temps cette grotte , la mirent dans un état de propreté décente, et la rendirent toute parfumée. Saint Joseph alluma du feu avec les petits instruments dont il s'était muni à cet effet. Et comme le froid était grand, ils s'en approchèrent pour recevoir quelque soulagement; ensuite ils entamèrent pour souper les frugales provisions qu'ils avaient, et ce fut avec une joie inexprimable, quoique la Reine de l'univers se trouvât, à cette heure si proche de ses divines couches , tellement absorbée dans le mystère , qu'elle n'aurait rien mangé, si ce n'eût été pour obéir à son époux.

258 l'A CITÉ MYSTIQUE.

473. Après avoir mangé, ils rendirent grâces au Seigneur selon leur coutume. Ils employèrent quelques instants à cette prière et à s'entretenir des mystères du Verbe incarné; mais bientôt la très - prudente Vierge reconnut que ses très -heureuses couches étaient fort proches. Elle engagea son époux Joseph à prendre quelque repos , parce que la nuit était déjà bien avancée. L'homme de Dieu obéit à son épouse , et la supplia d'en faire autant , et pour lui en donner le moyen, il ajusta et garnit avec les bardes qu'ils portaient une crèche assez large, pratiquée dans l'aire de la grotte pour servir aux animaux qui s'y réfugiaient. Puis , laissant l'auguste Marie s'installer dans ce petit lit, il se retira dans un recoin de l'entrée, où il se mit en oraison. 11 y fut aussitôt visité de l'Esprit divin , et il sentit une force aussi douce qu'extraordinaire qui le ravit en une extase où lui fut montré tout ce qui arriva cette nuit dans la grotte fortunée ; car il demeura dans ce ravissement sans avoir aucun usage de ses sens , jusqu'à ce que sa divine épouse l'appelât. Certes, ce mystérieux sommeil envoyé à saint Joseph fut bien plus sublime et plus heureux que celui d'Adam dans le paradis (1).

474. La Reine des créatures étant dans la crèche, fut au même moment excitée par une forte vocation du Très- Haut ei par une douce et eflicace transformation , qui la transporta au - dessus de tout ce qui est créé , et elle ressentit de nouveaux eflets du pouvoir divin ; car cette extase fut une des plus rares et des plus admirables de sa trèssainte vie. Bientôt elle s'éleva plus haut encore pour arriver à la claire vision de la Divinité par de nouvelles lumières et par des propriétés spéciales que le Seigneur lui accorda, dans le genre de celles que j'ai fait connaître en d'autres

(1) Gen., n, 21.

PART. Il, LIV, IV, CHAP. X. 259

rencontres. Par ces dispositions le voile lui futôté , et elle vit Dieu intuitivement , avec tant de gloire et de plénitude de science, que ni les hommes ni môme les anges ne sauraient ni l'exprimer ni le comprendre. La connaissance des mystères de la divinité et de la très-sainte humanité de son Fils qu'elle avait reçue dans les autres visions, lui fut renouvelée, et elle découvrit d'autres secrets renfermés dans le sein de Dieu (i), cette source inépuisable. Je n'ai pas de termes capables de rendre ce que j'en ai appris par la divine lumière; car la grandeur et l'abondance de la matière ne fait qu'affaiblir et amoindrir mes paroles.

475. Le Très -Haut annonça à sa Mère Vierge qu'il était temps qu'il sortit de son sein virginal pour venir au monde, et en quelle manière la chose devait s'accomplir. Notre très-prudente Souveraine connut dans cette vision les sublimes raisons et les très-hautes fins qui déterminaient des œuvres si ineffables et des mystères si profonds, tant du côté du Seigneur que de celui des créatures, pour qui directement tout était ordonné. Elle se prosterna devant le trône de la Divinité, et lui rendant honneur, gloire, louanges et actions de grâces-, en son nom et en celui de toutes les créatures qui devaient reconnaître une miséricorde si prodigieuse et une telle preuve de l'amour infini du Seigneur, elle lui demanda une nouvelle lumière et une grâce spéciale pour se consacrer dignement au service du Verbe incarné, qu'elle devait bientôt recevoir entre ses bras et nourrir de son lait virginal. La bienheureuse Marie fit cette demande avec une très-profonde humilité , parce qu'elle comprenait la sublimité d'un ministère aussi nouveau que l'était celui d'allaiter et de

(1) Ecoles., XI, 4.

traiter comme mère un Dieu fait liomme, et parce qu'elle se jugeait indigne d'un tel office, dont les plus hauts séraphins n'étaient pas capables de s'acquitter. Mère de la Sagesse (1), elle considérait et pesait toutes ces choses avec prudence et avec humilité. Et c'est parce qu'elle s'abaissa jusqu'à la poussière, parce qu'elle s'anéantit en la présence du Très-Haut (2), qu'ill'éleva, lui conféra de nouveau le titre de sa propre Mère, et lui ordonna d'exercer cet office et ce ministère en qualité de Mère légitime et véritable, en le traitant comme Fils du Père éternel, mais en même temps comme fils de ses entrailles. Tout cela pouvait bien être confié à une telle Mère (3), et ce seul mot renferme tout ce que je ne saurais expliquer par mes paroles.

476. La très-pure Marie jouit plus d'une heure de cette vision béatifique, dont il plut au Seigneur de la gratifier immédiatement avant sa divine délivrance. Or au moment où elle en sortait et reprenait ses sens, elle reconnut et vit que le corps de l' Enfant-Dieu se remuait dans son sein virginal, se dégageant et prenant, pour ainsi dire, congé de ce lieu naturel où il avait demeuré neuf mois, et qu'il se préparait à sortir de ce sacré tabernacle. Ce mouvement de l'enfant, loin de causer aucune douleur à la Vierge- Mère, analogue à celle qu'éprouvent les autres filles d'Adam etd'Éve lorsqu'elles enfantent (4), lajeta dans les transports d'une joie iiieflable, de sorte que son âme et son trèschaste corps ressentirent des effets si divins et si sublimes, qu'ils surpassent tout ce que l'entendement créé peut concevoir. Son corps, resplendissant d'une beauté céleste, se spirJtualisa au point qu'elle ne paraissait plus une créature humaine et terrestre. Son visage lançait des rayons

(1) Kccli., XXIV, 24. — (2) Luc, i, 48. — (3) Prov., xxxi, 11. — (4) (]on.,ni, 16.

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