PART. II, LIV, IV, CHAP. XIII
découvre à l'amant l'essence de l'objet qu'il aime , doit toujours le guider; elle doit exciter et entretenir une crainte révérentielle, et régler les afTections désordonnées auxquelles se livre ordinairement un amour aveugle et inconsidéré, quand il agit sans se rappeler l'excellence et la supériorité infinie de Celui qu'il aime.
527, Quand la créature a le cœur noble et qu'elle est accoutumée à une sainte et respectueuse crainte, elle n'est point exposée à oublier , dans les plus fréquentes et les plus grandes faveurs, la révérence qui est due au Très- Haut; parce qu'elle ne s'abandonne point sans réflexion aux douceurs spirituelles , et qu'elle n'y perd pas la prudente attention avec laquelle on doit toujours s'approcher de la Majesté suprême; au contraire, plus elle l'aime et la connaît, plus elle l'honore et la révère. Ce sont ces âmes que le Seigneur traite familièrement et comme un ami traite son ami (1). Faites-vous donc, ma fille, une règle inviolable, quand vous jouirez des plus tendres caresses , des plus étroits embrassements du Très - Haut , d'être d'autant plus soigneuse de révérer la grandeur de son être infini et immuable, de le glorifier autant que vous l'aimerez. Par cette science vous apprécierez beaucoup mieux le bienfait que vous recevez, et vous ne tomberez point dans la hardiesse des gens légers qui veulent à tout propos, dans les petites comme dans les grandes choses, rechercher et interroger le secret du Seigneur, et qui demandent que sa très-prudente Providence condescende et se prête à leur vaine curiosité, poussés qu'ils sont par quelque passion désordonnée que font naître des affections humaines et répréhensibles, et non le zèle du saint amour.
()) Exod., XXXIII, 11.
308 LA CITÉ MTSTIQUE.
528. Considérez à cet égard la discrétion avec laquelle j'agissais et je m'arrêtais dans mes doutes, quoique jamais aucune simple créature n'ait pu être à beaucoup près aussi agréable que moi aux yeux du Seigneur. Cela étant, lors même que je tenais dans mes bras Dieu lui-même, en qualité de sa véritable Mère, je n'osai jamais le prier de me faire connaître quoi que ce fût par des voies extraordinaires, soit pour le savoir, soit pour me soulager de quelque peine, soit pour quelque autre motif humain; car tout cela aurait marqué une faiblesse naturelle ou une vaine curiosité, ou un défaut blâmable, qu'on ne saurait trouver en moi. Mais quand l'intérêt de la gloire du Seigneur, ou quand une affaire pressante l'exigeait, alors je demandais la permission à h Majesté divine de lui exposer mon désir. Et bien qu'elle me fut toujours très-favorable et qu'elle me demandât avec une bonté merveilleuse ce que je souhaitais de sa miséricorde, je m'anéantissais toujours en sa présence , et la priais seulement de m'enseigner ce qui lui serait le plus agréable.
529. Gravez, ma fille, cette instruction dans votre cœur, et gardez-vous bien de chercher jamais avec un désir désordonné et curieux à savoir ou à pénétrer la moindre chose qui surpasse la raison humaine. Car, outre que le Seigneur ne répond point à ces prétentions insensées, tant elles lui déplaisent, le démon est fort attentif à ce vice, surtout quand il se trouve dans les personnes qui veulent mener une vie spirituelle; et comme il est d'ordinaire l'auteur de ces sentiments de curiosité vicieuse, il les développe encore par ses ruses, et les entretient souvent en se transformant en ange de lumière (1), de sorte qu'il trompe les imparfaits et les imprudents. D'ailleurs,
(1) Il Cor., XI, 1*.
PART. 11, LIY. IV, CHAP. XIU. 309
quand même ces recherches ne viendraient que d'une inclination naturelle, il ne faudrait pas l'écouter nila suivre, parce qu'il ne faut pas dans une affaire aussi importante que le commerce avec le Seigneur, se laisser aller aux impressions ni aux appétits d'une raison passionnée; car la nature, dépravée, infectée par le péché, est tellement désordonnée, qu'elle n'imprime que des mouvements irréguliers auxquels on ne doit pas obéir, et d'après lesquels on ne doit pas se diriger. Il ne faut pas non plus qu'une créature implore des révélations divines pour être soulagée de ses peines et de ses afflictions; car l'épouse de Jésus-Christ et son ûdèle serviteur doivent user de ses faveurs, non pour fuir la croix, mais pour la chercher et la porter avec le Seigneur (1), et pour s'attacher à celle que sa divine Providence leur doimera. Voilà ce que je veux que vous pratiquiez avec une retenue craintive, tendant vers cette extrémité pour vous éloigner du contraire. Je veux que vous perfectionniez dès aujourd'hui les motifs de votre conduite, et que vous agissiez en toutes choses par amour, c'est-à-dire pour les fins les plus parfaites (2). L'amour n'a ni borne ni mesure : ainsi je veux que vous aimiez avec excès et que vous craigniez avec modération, autant qu'il sera nécessaire pour ne pas transgresser la loi du Très-Haut et pour régler avec droiture toutes vos opérations intérieures et actions extérieures. Soyez soigneuse et ponctuelle en cela, quelques difficultés et quelques peines que vous rencontriez : n'ai -je pas souffert aussi en me décidant à faire circoncire mon très -saint Fils (3)? Je le fis, parce que la volonté du Seigneur, à qui nous devons en tout et partout obéir, nous était manifestée dans les saintes lois.
(1) Matth., XVI , 24. — (2) Philip., i, 9. — (3) Gen., xvil, 12,