PART, H, LIV. IV, CHAP. XIV. 3H
tenait entre ses bras : il était accompagné de deux autres ministres, qui l'aidaient d'ordinaire dans le ministère dé la circoncision. L'horreur de l'humble réduit surprit et contraria un peu le prêtre. Mais notre très-prudente Reine l'accueillit et lui parla avec tant de modestie et de grâce, qu'elle sut bientôt changer cette impression fâcheuse en dévotion et en admiration des manières si honnêtes, si modestes et si dignes de la divine Mère; de sorte qu'il se sentit porté, sans en connaître la cause, à respecter et à vénérer une si rare créature. Puis, quand il eut jeté les yeux sur la Mère et sur l'Enfant qu'elle avait dans ses bras, il éprouva dans son cœur quelque chose d'extraordinaire qui lui inspira une très-grande dévotion et une tendresse singulière, étonné de ce qu'il voyait dans une telle pauvreté et dans un lieu si misérable. Et au moment où il toucha la chair déifiée de l'Enfant-Dieu, il fut aussitôt entièrement renouvelé par une vertu secrète qui le purifia et le perfectionna , et qui , en lui donnant une nouvelle grâce, le rendit saint et fort agréable au souverain Seigneur de l'univers.
532. Pour faire la circoncision avec toute la révérence extérieure qui était possible dans un tel lieu, saint Joseph alluma deux cierges; puis le prêtre dit à la Vierge Mère de se retirer un peu, et de remettre l'Enfant aux ministres, afin d'éviter la douleur que la vue du sacrifice lui causerait. Cet ordre mit notre auguste Souveraine dans l'irrésolution, car son humilité la portait à obéir au prêtre, et d'un autre côté l'amour et le respect qu'elle avait pour son Fils unique la retenaient. Or, pour ne point manquer à ces deux vertus, elle pria le prêtre avec beaucoup de soumission de vouloir lui permettre, s'il était possible, d'assister au sacrement de la circoncision, à cause de la grande estime qu'elle en faisait, disant qu'elle aurait assez
de courage et de force pour tenir son très-saint Fils, qu'elle ne saurait se résoudre à quitter , et qu'elle le suppliait seulement de procéder à la circoncision avec toute la douceur possible, afin de ménager la complexion délicate de l'Enfant. Le prêtre promit de le faire, et permit à la Mère de tenir l'Enfant entre ses bras pendant la cérémonie. De sorte qu'elle fut l'autel sacré sur lequel les réalités que les anciens sacrifices représentaient, commencèrent d'être accomplies, offrant elle-même de ses mains ce sacrifice nouveau et du matin, atin qu'il fût dans tous ses détails agréable au Père éternel (1).
533. La divine Marie démailotta son très-Saint Fils, et tira de son sein un linge qu'elle y chauffait par la chaleur naturelle, à cause du froid rigoureux qui sévissait alors ; elle prit avec ce linge l'Enfant entre ses mains, de manière à y recueillir les reliques et le sang de la circoncision. Le prêtre s'acquitta de son office, et circoncit l'Eufant-Dieu et homme véritable, qui offrit en même temps avec une charité immense au Père éternel trois choses d'un si grand prix, que chacune eût suffi pour la rédemption de miUe mondes. La première fut la forme du pécheur qu'il avait prise, étant innocent et Fils du Dieu vivant (2), car il recevait le sacreinent qu'on administiait pour ôter la souillure du péché originel, et s'assujettissait à une loi à laquelle il n'était point obligé. La seconde fut la douleur qu'il ressentit comme homme véritable et parfait. La troisième fut le très-ardent amour avec lequel il commençait à verser son sang pour le prix de la rédemption des hommes; puis par de vives actions de grâces il bénit le Père de lui avoir donné un corps, afin de pouvoir souffrir pour son honneur et pour sa gloire.
(1) Hebr., ix, li, etc. — (2) Philip., il, 7; FI Cor., v, SI.
PAUT. n, Liv. iT, CHAV. x;v. 313
534. Le Père éternel reçut avec complaisance cette prière et ce sacrifice de Notre-Seigneur Jésus-Christ, el commença, pourrait- on dire, à considérer le genre humain comme libéré de sa dette. Le Verbe incarné offrit ces prémices de son sang en garantie de ce qu'il le donnerait jusqu'à la dernière goutte, pour consommer la rédemption, et payer la dette qui grevait les enfants d'Adam {i). La très-sainte Mère observait toutes les actions et les opérations intérieures de son Fils unique, elle pénétrait avec une profonde sagesse le mystère de ce sacrement, et s'associait de son côté, en ce qu'elle faisait dans les limites de son rôle, à son Fils et à son Seigneur. L'Enfant-Dieu pleura comme homme véritable. Mais, bien que la douleur de la plaie fût excessive, à raison de la délicatesse de sa complexion et à cause de la rudesse du couteau, fait d'une pierre à feu, ce ne fut pas tant la douleur naturelle qui lui arracha des larmes, que la science surnaturelle avec laquelle il prévoyait la dureté des mortels, plus forte et plus insurmontable que celle de celle pierre, pour résister à son très-doux amour et à la flamme qu'il venait allumer dans le monde et dans les cœurs des fidèles (2). La tendre et amoureuse Mère pleura aussi comme une simple brebis qui mêle son bêlement à celui de son innocent agneau. Dans leur mutuel amour et leur mutuelle compassion, il se rejeta sur sa Mère, el elle le pressa doucement et avec tendresse contre son sein virginal ; elle prit ensuite les sacrées reliques et le sang versé sur le linge, et remit le tout à saint Joseph, pour prendre soin de r Enfant-Dieu et l'envelopper de ses langes. Le prêtre fut piesquc surpris des larmes de la Mère, quoiqu'il en ignorât le mystère; cependant il lui paraissait naturel que la
(1) Coloss., H, 14. — (2) Luc, xiifi9.
beauté de l'Enfant excitât en celle qui l'avait mis au monde une sollicitude aussi tendre et une aussi vive douleur.
533. La Reine du ciel montra tant de prudence et de magnanimité dans toutes ces œuvres, qu'elle provoqua l'admiration des cœurs des anges, et mérita toutes les complaisances du Créateur. La divine Sagesse qui la conduisait éclatait en toutes ses actions, et lui faisait donner à chacune d'elles une perfection consommée, comme si elle n'eût été occupée qu'à une seule. On la vit pleine d'un courage invincible pour tenir l'Enfant pendant la circoncision, soigneuse pour ramasser les précieuses reliques, compatissante pour le plaindre et pour pleurer avec lui en souffrant de sa douleur, amoureuse pour le caresser, diligente pour l'envelopper, fervente pour l'imiter en ses œuvres, et toujours pieuse pour le traiter avec un souverain respect, sans qu'elle laissât aucune interruption entre ces actes, et sans que le soin et la perfection de l'un nuisissent à l'attention que réclamaient les autres. Admirable spectacle en une jeune fille de quinze ans, et fécond en enseignements pour les anges de plus en plus ravis! Cependant le prêtre demanda aux saints époux quel nom ils souhaitaient donner à l'Enfant circoncis, et notre auguste Souveraine, toujours attentive au respect qu'elle portait à saint Joseph, lui dit de le déclarer. Le saint, se tournant vers elle avec une juste vénération , lui répondit qu'un si doux nom devait sortir de sa bouche. Et par une divine disposition, Marie et Joseph dirent en même temps : «Jésus est son nom (1). » Le prêtre répondit à son tour : « Les parents sont l)ien d'accord, et grand est le nom qu'ils donnent i\ l'Enfant; » puis il l'ins-
(1) Luc, 11,21. •
PART. Il, LIV. «V, C.HKP. XIV. Si^
cri vit sur lo registre 'commun. En inscrivant ce nom sacré , il fut touché d'une grande tendresse intérieure qui lui fit verser beaucoup de larmes; et étonné de ce qu'il sentait sans le comprendre, il reprit : « Je suis sûr « que cet enfant sera un grand prophète du Seigneur. « Ayez un soin particulier de son éducation , et dites- « moi en quoi je puis vous être utile. » L'auguste Marie et son bienheureux époux répondirent au prêtre par un humble remerciment, et lui donnèrent eux-mêmes en offrandes les cierges et quelques autres petites choses ; après quoi, il prit congé d'eux.
536. La sainte Vierge et Joseph demeurèrent seuls avec l'Enfant; ils célébrèrent de nouveau le mystère de la circoncision, en faisant le sujet de leur entretien avec de douces larmes et des cantiques sublimes, qu'ils composèrent en l'honneur du très-doux nom de Jésus, et dont la connaissance (comme je l'ai dit des autres merveilles) est réservée porur la gloire accidentelle des saints. La très-prudente Mère pansa la plaie de l'Enfant-Dieu avec les remèdes ordinaires, et le tint jour et nuit entre ses bras tant que durèrent sa douleur et sa plaie, sans le quitter un seul moment. On ne saurait comprendre ni exprimer par des paroles humaines les soins amoureux de la divine Mère ; car son affection naturelle surpassait celle de toutes les autres mères, et son amour surnaturel celui de tous les saints et de tous les anges réunis. On ne saurait non plus faire connaître par aucun exemple le culte respectueux qu'elle lui rendait. C'étaient bien là les délices que le Verbe incarné désirait et qu'il prenait avec les enfants des hommes (1). Parmi les douleurs qu'il ressentait dans les circonstances que je viens de raconter,
(1) Prov., vm, 31.
son cœur amoureux jouissait de l'émiiiente sainteté de sa Mère Vierge. Mais, quoiqu'il se complût en elle plus qu'en tous les mortels et qu'il se reposât en son amour, notre ti'ès-humble Reine tâchait d'adoucir les peines qu'il recevait d'ailleurs par tous les moyens qui lui étaient possibles. C'est ainsi qu'elle convia les saints anges qui se trouvaient présents de faire de la musique pour leur Dieu fait chair, enfant et souffrant. Les ministres du Très- Haut obéirent à leur Reine, et chantèrent avec des voix intelligibles et avec une mélodie céleste les mêmes hymnes qu'elle et son époux avaient composées à la louange du nouveau et très -doux nom de Jésus.
537. Par cette musique si harmonieuse, en comparaison de laquelle le plus beau concert des hommes ne serait qu'un bruit propre à écorcher les oreilles, la bienheureuse Souveraine récréait son très-aimable Fils; et beaucoup plus encore par celle qu'elle-même lui offrait par l'harmonie de ses héroïques vertus, qui formaient dans son àme très -sainte comme autant de chœurs et d'escadrons bien rangés, ainsi que le Seigneur lui-même et son époux le lui dit dans les Cantiques (1). Le cœur humain est si dur et si pesant qu'il ne sait pas pénétrer et reconnaître des mystères si vénérables, que l'amour immense de son Créateur et Rédempteur a destinés pour son salut éternel. 0 mon bien et la vie de mon àme! comme nous vous payons mal de retour pour les tendresses de votre amour infini ! 0 charité sans borne et sans mesure! puisque vous ne pouvez pas être éteinte par l'abondance des eaux de nos infidélités et de nos ingratitudes (2). La bonté et la sainteté par essence ne sauraient descendre plus bas, ni nous obliger davantage, que de
(I) CrtBt., vu, 1. — (2) Ibid., vui, 7.
PART. Il, MV. IV, CHAP. XIV. 317
prendre la forme du pécheur et de recevoir, étant l'innocence même, le remède du péché, qui ne pouvait point l'atteindre (i). Si les hommes méprisent cet exemple, s'ils oublient ce bienfait, comment oserontils dire qu'ils ont du jugement et de la raison? Comment seront-ils assez présomptueux pour se gloritier de leur sagesse et de leur intelligence? Qu'il serait prudent, ô homme ingrat , si de pareilles œuvres de Dieu ne te louchent point , de l'affliger de ton insensibilité et de pleurer une folie si lamentable et une dureté si horrible, que tous les feux de l'amour divin ne suffisent point pour fondre la glace de ton cœur!
Instruction que j'ai reçue de mon auguste Maîtresse.
538. Ma fille, je veux que vous considériez attentivement la faveur que je vous accorde lorsque je vous fais connaître avec combien de soin, de sollicitude et de tendre dévotion je servais uion très-saint et très-doux Fils dans les mystères que vous avez décrits. Le Très -Haut ne vous éclaire pas d'une lumière si particulière, pour que vous vous arrêtiez seulement à la consolation qu'elle vous procure par les sentiments dont elle vous pénètre ; mais afin que vous m'imitiez toujours en fidèle servante, et qu'étant aussi privilégiée que vous l'êtes en l'intelligence des mystères de mon Fils, vous vous signaliez également par la reconnaissance de ses bicnfails. Or voyez, ma trèschère fille , combien son divin amour est mal payé des mortels, et combien même il est méconnu et oublié des
(1) Philip., , 7; II Cor., v, 21.
3i8 LA CITE MYSTIQUE.
jusles. Chargez- VOUS personnelleuient de réparer ce tort dans la petite mesure de vos forces, en l'aimant, le remerciant et le servant pour vous et pour tous les autres qui ne le font pas. A cet effet, vous devez être active et prompte comme un ange, fervente dans la dévotion, ponctuelle dans les occasions, et, entièrement morte à tout ce qui est terrestre, rompre les chaînes des inclinations humaines pour élever votre vol où le Seigneur vous appelle.
339. Vous n'ignorez pas, ma fille, la douce et efficace influence qu'a le vif souvenir des œuvres que mon trèssaint Fils a faites pour les hommes ; mais, quoique cette lumière vous aide puissanmient à vous exciter à la reconnaissance , je vous déclare , afin que vous ne tombiez pas dans ce dangereux oubli, que les bienheureux dans le ciel, connaissant en Dieu ces mystères, s'étonnent d'y avoir eux - mêmes pensé avec si peu d'attention et de réflexion pendant qu'ils étaient voyageurs. Car s'ils pouvaient être capables d'y soufl'rir quelque peine, ils regretteraient amèrement la froideur avec laquelle ils ont apprécié les œuvres de la rédemption et la nonchalance avec laquelle ils ont travaillé à imiter le Christ. 11 est certain que la cruauté que montre le cœur de l'homme , tant contre luimême que contre son Créateur et Sauveur, jette tous les anges et les saints dans une stupéfaction indicible ; en effet , les mortels n'ont aucune compassion ni des peines que le Seigneur a souffertes pour eux , ni davantage de celles qu'ils doivent souffrir eux-mêmes. Aussi, quand les reprouvés, dans une consternation sans remède, s'apercevront de leur eiVroyable oubli et du peu d'attention qu'ils ont donné aux nmvres que Jésus-Christ a faites pour leur salut, la confusion et le dépit leur caiiscronl - ils une douleur insupportable, qui à clic seule sera un châtiment
PAKT. Il, I.IV. IV, CHAP. XV. 3i9
incompréhensible (\) , en leur rappelant le mépris qu'ils ont fait de leur surabondante rédemption (2) . Écoutez bien, ma fille , prêtez l'oreille à mes conseils et à la doctrine de la vie éternelle (3). Éloignez de vos puissances toute sorte d'images et d'affections humaines; attachez toutvotre cœur et tout votre entendement aux mystères et aux bienfaits de la rédemption (4). Appliquez-vous-y entièrement; méditez-les, pesez -les, et rendez -en autant d'actions de grâces que s'ils vous avaient été destinés à vous seule ou à chaque homme en particulier, ou que si vous étiez seule pour les reconnaître. Vous trouverez en eux la vie, la vérité et le chemin de l'éternité (5) ; et si vous le suivez, vous ne marcherez point dans les ténèbres, vous y rencontrerez, au contraire, la lumière et la paix (6).
CHAiniRE XV
La très-pure Marie demeure dans la grotte de la nativité avec rKiifiinl-Dieu jusqu'à la venue des mages.
o40. Notre grande Reine savait par la science infuse qu'elle avait des saintes Écritures et par plusieurs sublimes révélations, que les mages viendraient de l'Orient atin de reconnaître et adorer son très-saint Fils pour le véritable Dieu (7). Klle avait été particulièrement informée de ce prochain mystère par l'ange qui fut chargé d'annoncer à ces rois la naissance du Verbe incarné , comme je l'ai dit au chapitre xi« de ce livre, paragraphe 492; car la
(1) Sap., v, 4, etc. — (2) Ps. cxxix, 7. — (3) Ps. XLIV, H. — (4) Galat., n, 20. — (5) Jean., xiv, 6. — (B) Baruch., m , 14. — (7)Ps. LXXl, 10; Isa., LX,6.
Mère Vierge eut connaissance de tout cela. Saint Joseph n'avait aucune notion de ce mystère , qui ne lui avait pas été révélé, et sa très-prudente épouse ne lui découvrait pas son secret, elle qui, sage et circonspecte en toutes choses, attendait que la volonté divine se manifestât en ces mystères , au moment opportun , par sa douce disposition (1). C'est pourquoi, la circoncision étant célébrée, le saint époux proposa à la Reine du ciel de quitter un lieu si pauvre que l'était la grotte, à cause des incommodités que l'Enfant- Dieu et elle y souffraient, lui persuadant qu'ils trouveraient dès lors à Bethléem un logement inoccupé , où ils pourraient se retirer jusqu'à ce que fût arrivé le temps d'aller présenter l'Enfant dans le temple de Jérusalem. Le très-fidèle et très-soigneux époux faisait celte proposition à la sainte Vierge, parce qu'il craignait toujoui's de ne pas pouvoir, dans sa pauvreté , procurer au Fils et à la Mère toutes les commodités désirables , s'en référant, du reste, toujours à la volonté de sa divine épouse.
541. La très-humble Reine lui répondit, sans néanmoins lui découvrir le mystère : « Mon époux et mon « maître , je suis prête à faire tout ce que vous « m'ordonnerez, et à vous suivre partout où vous « voudrez aller; faites ce que vous jugerez le plus à « propos. » La divine Marie avait déjà voué un certain attachement à la grotte à cause de la bassesse et de la pauvreté du lieu , et parce que le Verbe incarné l'avait consacrée par les mystères de sa naissance et de sa circoncision, et par celui qu'elle attendait des rois mages, quoiqu'elle ignorât le temps de leur arrivée. Cet attachement était pieux , plein de dévotion et de véné-
(1) &ap., VIII, 4.
PART. Il, LIV. IV, CHAP. XV. 321
ration ; mais il ne l'empêchait pas de préférer l'obéissanco à ses goûts particuliers, et de s'y soumettre pour servir en toutes choses d'exemplaire et de règle de la perfection la plus sublime. Cette vertueuse indifférence mit saint Joseph dans un plus grand embarras, parce qu'il désirait que son épouse décidât ce qu'ils devaient faire. Or, tandis qu'ils en conféraient ensemble , le Seigneur répondit par l'organe des princes saint Michel et saint Gabriel , qui s'occupaient visiblement du service de leur divin Seigneur et de leur grande Reine , et qui dirent : « La volonté divine a or- « donné que les trois rois qui viennent des régions de « l'Orient pour chercher le Roi du ciel, adorent ici même « le Verbe fait homme. Il y a dix jours qu'ils sont en « marche, car ils ont été aussitôt avertis de la naissance « sacrée , et ils se sont mis sur-le-champ en route ; ils « arriveront dans très-peu de temps; ainsi seront accom- « plies les prédictions des prophètes qui les ont vus et an- « nonces de fort loin (t). »
542. Par ce nouvel avis, saint Joseph fut consolé et informé de la volonté du Très -Haut; et son épouse la sainte Vierge lui dit : « Mon seigneur, quoique ce lieu que « le Tout-Puissant a choisi pour de si magnifiques mys- « tères, soit pauvre et incommode aux yeux du monde, « il n'en est pas moins riche, précieux, le meilleur et le « plus estimable de la terre aux yeux de sa sagesse, puisque « le Souverain des cieux s'en est contenté en le consa- « crant par sa divine présence. Sa puissance est assez « grande pour nous faire jouir de sa vue dans cet endroit, a qui est une véritable terre promise. Et s'il le trouve à « propos, il nous adoucira les rigueurs de la saison pen- « dant le peu de temps que nous y passerons. » Le dis-
(1)Pp. LXXI, 10; Isa., lx , fi.
322 LA CITÉ MYSTIQUK.
cours de notre très-prudente Reine causa une sensible joie à saint Joseph, qui lui répondit que, puisque l'Enfant- Dieu se conformerait aux prescriptions de la loi pour la présentation au Temple, comme il s'y était conformé pour la circoncision, ils pouvaient demeurer dans ce lieu sacré jusqu'à ce que le jour arrivât, sans retourner auparavant, dans la mauvaise saison, à Nazareth, qui était trop éloigné. Que si par hasard la rigueur du froid les forçait à le quitter et à se retirer à Jérusalem , ce leur serait facile , puisqu'elle n'était distante de Bethléem que de deux lieues.
343. L'auguste Marie se plia entièrement à la volonté de son vigilant époux, tout en conservant toujours une secrète inclination pour ce sanctuaire béni , beaucoup plus saint et plus vénérable que celui du Temple; et en attendant qu'il fût temps d'y aller présenter son Fils, elle s'efforça de le garantir des injures du temps. Elle nettoya de nouveau la grotte et fit pour l'arrivée des rois tous les préparatifs que comportait la pauvreté du lieu. Mais la plus grande précaution qu'elle prit pour l'Enfant-Dieu fut de le tenir toujours dans ses bras, quand elle n'était pas absolument obligée de s'en séparer. Elle usa surtout de la puissance souveraine qu'elle avait sur toutes les créatures quand l'hiver déployait sa fureur; car elle commandait au froid, aux vents, à la neige et aux frimas de ne point nuire à leur Créateur, mais d'exercer sur elle seule leur inclémence et les âpres intluences des éléments. La divine Reine leur disait : « Détournez vos rigueurs de votre Créa- « teur et Conservateur, qui vous a donné l'être , la vertu « et la faculté d'opérer. Considérez , ô créatures de mon « bien - aimé , que vous n'en avez été armées qu'à cause ti du péché (1), et que pour châtier la désobéissance du
(1) bap.. V. 18, Ptr.
PART. Il, LIV. IV, CHAP. XV. ^3
« premier Adam et de sa postérité. Mais envers le second, « qui vient réparer cette chute, et qui n'a pas pu y être « entraîné , vous devez être bénignes et respectueuses , « lui rendant, loin de lui nuire, de justes hommages et « services. C'est ce que je vous conmiande en son nom , « vous défendant de le gêner et de le faire soutTrir. »
544, La prompte obéissance que les créatures irraisonnables rendaient à la volonté divine qui leur était intimée par la Mère de Dieu lui-même , est digne de notre admiration et de notre imitation; car il arrivait, quand elle l'ordonnait, que la neige, les vents et la pluie n'osaient s'en approcher, et s'arrêtaient à une distance de plus de cinq toises , et que l'air ambiant se tempérait et se changeait en une agréable chaleur. Cette merveille était accompagnée d'une autre : c'est qu'en même temps que l'Enfanl- Dieu recevait cet adoucissement, la Mère Vierge qui le portait dans ses bras ressentait la rigueur du froid et souffrait les intempéries de la saison avec toute l'intensité que pouvaient leur donner les forces de la nature. Cela arrivait parce que tout lui était soumis, et qu'elle ne voulait point s'exempter elle-même de la peine, dont, Mère amoureuse et Maîtresse des créatures dociles , elle préservait son tendre Fils et son adorable Seigneur. Saint Joseph jouissait aussi bien que l'Enfant-Dieu des doux ellets de ce privilège , et s'apercevait du favorable changement de la température; mais il ne savait pas que tout cela se produisît par le commandement de sa divine épouse et par l'action de son pouvoir, attendu qu'elle ne lui faisait pas connaître ce privilège , qu'elle n'avait pas reçu ordre du Très -Haut de lui révéler.
545. La conduite et la règle que la grande Reine du ciel observait en nourrissant son petit Enfant Jésus, était de l'allaiter trois fois par jour, avec un respect tel , qu'elle
lui eu demandait très-humblement la permission, le suppliant de lui pardonner son indignité , et se reconnaissant en toutes choses sa sujette. Maintes fois, lorsqu'elle le tenait dans ses bras, elle se mettait à genoux pour l'adorer; et si elle avait besoin de s'asseoir, elle le priait de vouloir bien le lui permettre. C'est avec le même respect que , comme je l'ai dit ailleurs, elle le remettait à saint Joseph, et le reprenait de ses mains. Souvent elle lui baisait les pieds, et quand elle souhaitait de le baiser au visage, elle sollicitait intérieurement sa bienveillance et son agrément. Le très - doux Enfant répondait à ses caresses maternelles non-seulement en les recevant avec un air aimable , que relevait toujours une certaine majesté , mais encore par d'autres actions semblables à celles des autres enfants, quoique marquées de plus de gravité et de retenue. Le plus ordinairement il se penchait avec amour sur le chaste sein de sa très-pure Mère, ou sur son épaule, en entourant son cou de ses petits bras divins. Mais la très -sainte Vierge était si sérieuse et si circonspecte au milieu de toutes ces caresses, qu'elle ne se les attirait pas par des badineries , et qu'elle ne les repoussait pas non plus par des semblants de menace, conmie font les autres mères. Elle était en tout très-prudente et très-parfaite, sans défaut ni excès : de sorte que le plus grand amour de son très-saint Fils et les témoignages sensibles qu'il lui en prodiguait lui servaient à s'humilier davantage, et lui inspiraient une profonde vénération qui réglait ses affections en leur donnant un plus vif éclat de sainteté et do perfection.
J)46. H y avait entre l'Enfant -Dieu et la Mère Vierge d'autres sortes de caresses mystiques : car, outre qu'elle connaissait toujours par la divine lumière les actes intérieurs de l'Ame tr^s-8aintc de son Fils unique, comme je
PART. Il, 1.1V. IV, CHAP. XV. 325
l'ai dit, il arrivait souvent que, l'ayant entre ses bras, l'humanité lui apparaissait comme un cristal transparent, et alors la sainte Vierge y voyait l'union liyposlalique, l'âme du divin Enfant , et toutes les opérations auxquelles il se livrait en priant le Père éternel pour le genre humain. Alors notre bienheureuse Souveraine s'associait à ses œuvres et à ses prières, et se trouvait tout abîmée et transformée en son propre Fils. Dans cet état le Seigneur la regardait avec une joie accidentelle et en faisait toutes ses délices, comme se récréant en la pureté d'une telle créature et se réjouissant de l'avoir créée , et de ce que la Divinité s'était incarnée pour reproduire une si vive image de cette même Divinité, aussi bien que l'humanité qu'elle avait prise de sa substance virginale. A propos de ce mystèi'e, il me fut rappelé ce que dirent àHolopherne ses capitaines, quand ils virent la belle Judith dans les champs de Béthulie : « Qui méprisera le peuple hébreu , et qui « condamnera la guerre que nous lui faisons, puis- « qu'il a des femmes d'une si rare beauté (1)? » Ce discours paraît mystérieux et véritable à l'égard du Verbe incarné , qui a pu dire la même chose avec beaucoup plus de raison au Père éternel et à toutes les créatures. Qui niera que je n'aie eu un juste sujet de descendre du ciel sur la terre pour y prendre chair humaine et pour y détruire le diable, le monde et la chair, en les vainquant et en les anéantissant , puisque parmi les enfants d'.\dam il se trouve une femme telle que ma Mère? 0 mon doux amour! vertu de ma vertu, vie de mon àme, aimable et amoureux Jésus ! Ah! vous le voyez, dans toute la nature humaine il n'y a que la seule Marie qui ait une telle beauté! Elle est l'unique, l'élue (2), et si parfaite à vos
(1) Judith, X, 18. — (2) Cant., VI, 8.
yeux , mon divin Maître et Seigneur, que non -seulement elle égale tout le reste de votre peuple, mais qu'elle le surpasse à un degré incommensurable ; elle seule supplée à la laideur de toute la postérité d'Adam.
S47. La très-douce Mère ressentait de si sublimes effets parmi ces délices de son Enfant -Dieu, qu'elle en était toute spiritualisée et déifiée de nouveau. Aussi, dans les élans qui transportaient son àme très-pure, eût-elle rompu cent fois les attaches du corps terrestre pour l'abandonner; cent fois sa vie se fût consumée dans l'incendie de son amour, si elle n'eût été miraculeusement fortifiée et soutenue. Elle s'adressait mentalement et oralement à son très -saint Fils en des termes si relevés et si mesurés, qu'on ne saurait les traduire dans notre grossier langage. Tout ce que je pourrai dire sera toujours fort au-dessous de ce divin entretien , tel qu'il m'a été manifesté. Elle lui disait : « 0 mon amour! douce vie de mon àme, qui êtes- « vous, et qui suis-je? Que voulez-vous faire de moi en « abaissant vos grandeurs et vos magnificences jusqu'à « favoriser une poussière inutile? Que pourra faire votre a servante pour votre amour, et pour vous témoigner sa « reconnaissance? Que vous rendrai-je pour tant de bien a que vous m'avez fait (1)? Mon élre , ma vie, mes puis- * sances, mes sens, mes désirs et mes soupirs, tout cela « vous appartient. Consolez votre servante et votre mère, « afin que , dans l'ambition qu'elle a de vous servir, elle tt ne se décourage pas à la vue de son insuffisance , puisci qu'elle ne peut pas mourir de votre amour. Oh ! que la w capacité des hommes est bornée , que leur pouvoir est « petit, que leui-s afl'ections sont faibles, puisqu'ils uo « peuvent parvenir à pa^er votre amoui' d'un juste retour!
(4) Pfl. cxv, 12.