PART. II, LIV. IV, CHAP. XVIU
relevée et très - particulière aux fruits de la rédemption générale, et qu'elle fût l'unique et insigne disciple en laquelle sa doctrine dût être gravée tellement au vif, qu'elle la rendit en tout aussi semblable à lui qu'une simple créature le pouvait devenir. On doit mesurer sur toutes ces faveurs et sur ces fins inefl'ables du Verbe incarné la grandeur des œuvres de sa très-sainte Mère , aussi bien que les délices dont elle jouissait avec lui lorsqu'elle l'avait entre ses bras et qu'elle l'appuyait sur son trèschaste sein, qui était la couche fleurie de ce véritable Époux de nos âmes (1).
580. Pendant les jours que notre auguste Reine passa à Bethléem jusqu'à la Purification , elle fut visitée de quelques personnes qui étaient presque toutes des plus pauvres. Les unes allaient chez elle pour les aumônes qu'elle leur donnait, les autres parce qu'elles avaient appris l'arrivée des mages et leur entrée dans la grotte. Mais toutes s'y entretenaient de cette merveille et de la venue du Messie, parce qu'on disait déjà publiquement parmi les Juifs (ce qui n'était point sans une disposition particulière de la divine Providence) que le temps de sa naissance approchait; et tel était le sujet le plus ordinaire de leur entretien. La très-prudente Mère eut donc dans ces circonstances mille occasions de pratiquer de grandes choses , non-seulement parce qu'elle y gardait son secret et qu'elle y repassait dans son esprit , avec une sagesse admirable , tout ce qu'elle entendait et voyait (2), mais aussi parce qu'elle y travaillait à conduire lésâmes à la connaissance de Dieu, à les confirmer en la foi, à les former à la pratique des vertus, à les éclairer sur les mystères du Messie, qu'elles attendaient , et à les tirer de h profonde ignorance où
(1) Cant., I , IC. — (2) Luc, ii , 19.
3oS LA CITÉ MYSTIQUE.
elles étaient plongées, comme personnes du vulgaire trèspeu versées dans les choses divines. Ces bonnes gens tenaient quelquefois des propos si singuliers et si puérils sur ces matières de religion, que le saint et naïf époux en souriait, et admirait en même temps les réponses claires et persuasives de notre grande Souveraine, et la sagesse céleste avec laquelle elle les instruisait; il était charmé de voir avec quelle patience elle les supportait , et avec combien d'humilité, de majesté et de douceur elle les amenait à la vérité et à la connaissance de la lumière , les laissant toutes satisfaites, consolées, et instruites de ce qu'il leur convenait de savoir, parce qu'elle avait des paroles de vie éternelle (l).qui pénétraient le plus intime de leur cœur, et qui les animaient d'une vive ferveur.
In$tructio7i de la Reine du ciel Marie , notre sainte Maîtresse.
S8i . Ma fille, à la vue claire de la lumière divine, je connus mieux que toutes les créatures ensemble le bas prix qu'ont aux yeux du Très-Haut les dons et les richesses de la terre. C'est pour cela qu'il me fut pénible et gênant, dans ma sainte liberté, de me trouver cliargéc des trésors offerts par les rois à mon très -saint Fils. Mais comme l'humilité et l'obéissance devaient caractériser toutes mes actions, je ne voulus ni me les approprier ni les distribuer que suivant la volonté de mon époux Joseph. Dans cette résignation, je me regardai comme sa servante, et comme n'ayant aucune prétention sur ces biens tempo- Ci) Joan., VI, 69.
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rels. C'est donc une chose très - blâmable et très-dangereuse pour vous autres, faibles créatures, de vous approprier quoi que ce soit des biens terrestres , soit richesse , soit honneur, puisque cela ne peut provenir que d'une cupidité sordide, d'une ambition déréglée et d'une vaine ostentation.
582. J'ai voulu, ma très-chère fille, vous dire tout cela, afin que vous soyez parfaitement instruite , et que vous n'acceptiez ni les dons ni les honneurs humains comme s'ils vous appartenaient, et encore moins lorsque ce sont des personnes distinguées par leur autorité et par leur rang qui vous les font. Conservez votre liberté intérieure, et gardez-vous de faire parade de ce qui ne vaut rien , et qui np peut vous justifier devant Dieu. Si l'on vous donne quelque chose, ne dites jamais : On m'a donné, ou je viens de recevoir tel présent; mais dites que le Seigneur l'a envoyé pour la communauté, et recommandezlui de prier la Majesté divine pour la personne qui a servi d'instrument à sa miséricorde. Vous la pouvez même nommer, afin qu'après avoir fait l'aumône, elle obtienne des prières particulières, et qu'elle ne soit point frustrée de ses intentions. Vous ne devez pas non plus recevoir l'aumône par vous-même (car cela trahirait une espèce de cupidité), mais par celles qui sont destinées à cet office. Et si vous êtes obligée, à cause des fonctions de supérieure que vous remplissez, de remettre l'aumône que vous auriez reçue dans le monastère , à la religieuse qui doit en l'aire profiter la communauté , que ce soit avec des marques d'indilTérence et des réflexions qui prouvent que vous n'y êtes pas attachée. Cela ne vous dispensera point, bien entendu, de témoigner votre gratitude au Très-Haut et à l'auteur du bienfait, tout en vous en reconnaissant indigne. 11 faut aussi que vous fassiez les remercîments con-
venables, en qualilé de supérieure, quand on apportera quelque chose aux autres religieuses, en veillant avec soin à ce qu'aussitôt tous les membres de la communauté y aient part, sans jamais rien retenir pour vous. Ne regardez point avec curiosité ce qui arrive au monastère, de peur que les sens n'y prennent une vaine satisfaction, et ne soient portés à souhaiter de tels présents; car la nature, fragile et remplie de passions, tombe à chaque pas en une foule de fautes auxquelles on fait trop peu d'attention. Il ne faut pas se fier à cette nature corrompue, qui veut toujours plus qu'elle n'a, sans dire jamais c'est assez, et qui plus elle obtient, plus elle convoite.
383. Mais ce en quoi je vous recommande de vous surveiller davantage , c'est dans le commerce intime et fréquent que vous devez avoir avec le Seigneur, par un amour, des bénédictions et des hommages continuels. C'est ici, ma fille, que je veux que vous travailliez de toutes vos forces, et que vous appliquiez sans relâche vos puissances et vos sens avec une attention incessante; sans cela il s'ensuivra nécessairement que la partie inférieure qui appesantit l'àme, l'abattra, l'éloignera du bon chemin, et la précipitera dans le mal en lui faisant perdre de vue le souverain Bien (i). Ce commerce amoureux du Seigneur est si délicat, qu'il suffit pour le perdre de prêter un seul instant l'oreille aux contes de l'ennemi (2); aussi fait-il tous ses efforts pour s'attirer l'attention des mortels, sachant très-bien que l'àme qui l'écoute sera punie par l'absence de l'objet de son amour (3). Celle qui a méconnu la beauté de cet objet par sa négligence, suit la pente de ses lâchetés, et se prive ainsi des délices divines. Puis, lorsqu'elle expérimente malgré elle la douleur et l'amcrtume qui résultent de cette perte, elle veut chercher et
(l)Sap,,ix,ir). — (2)Cant.,v, 6. — (3) /iirf., i, 7; v,7. —