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Ibid., t. II, p

2G LA CITOYEiNNE TALLIEN

voir, puisqu'ils ne regardaient qu'à travers le prisme des illusions de la jeunesse et avec le bandeau de l'amour sur les yeux. Le jugement de M"'^ du Deffand se trouve au reste confirme par ces lignes d(i Voltaire : « Ces vérités, écrit-il le 11 décembre 1769, ne seront certainement pas du goût des dames welches qui ne veulent que l'histoire du jour : encore leur histoire du jour roule-t-elle sur deux ou trois tracasseries\ » Il ne faut donc croire M""" de Staël et ]\r° de Noailles, le duc Pasquier et l'abbé de Périgord, qu'avec quelques restrictions : c'est tout au plus si, dans cette société parisienne qui s'agitait d'autant plus qu'elle se sentait mourir, il y avait cinq ou six salons où la conversation fût véritablement élevée et formée d'autre chose que de cancans plus ou moins terre à terre, et encore ces salons n'étaient-ils pas d'un bon goût impeccable. Il en est à Paris en ce moment (1898) un grand nombre qui leur sont infiniment supérieurs pour le goût, le ton, Télévation des caractères, la justesse des esprits... Ils ont pourtant un très grand défaut qui n'existait pas autrefois : c'est le manque d'animation, qui dissimule l'agrément des caractères. Gela nous vient d'Amérique, comme quelques autres vilaines choses. Les femmes sont assises, les hommes sont debout et l'on écoute des acteurs. Tout cela pour afficher la richesse de la maison. Que des négociants enrichis fassent sonner de la sorte leurs dollars, faute d'être capables de se mêler à un cliquetis d'esprit, cela se comprend: on ne peut montrer ce qu'on n'a pas, et, quand on n'a que de l'argent, on est bien pauvre. Mais que des gens ayant instruction et esprit s'américanisent jusqu'à adopter les

1. Correspondanoe de M"* du Deffand (éd. Leseure), t. II, p. 16.

usages de stupides enrichis, c'est là une chose inconcevable et contre laquelle nos jolies et spirituelles Françaises devraient s'insurger : c'est mettre sous le boisseau leurs grâces si charmantes et leur conversation si attrayante. Et comme c'est elles qui font les modes, elles devraient bien changer celle-là : si ce n'est pas pour elles, que ce soit pour nous!

Pour en revenir à M""^ de Fontenay, son entrain et ses agréments ne ^contribuaient pas peu à égayer les salons de Paris, ses légèretés encore plus. Dès qu'elle apparaissait, toute conversation, littéraire ou politique, cessait subitement. Son petit air vainqueur et triomphant avait raison de tout. Les hommes abandonnaient la discussion du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce qui venait de paraître et qui alimenta les conversations pendant près d'une année, pour accourir auprès de la jeune marquise: alors reprenaient les gentilles drôleries, les galants commérages qui formaient le fond de la conversation des salons avant qu'ils ne fussent envahis par les mots barbares de déficit, cahiers, impôts, réformes, états généraux; toute cette gracieuse insouciance se reprenait à avoir cours comme si une révolution ne couvait pas sous l'échafaudage vermoulu de la vieille société française que les premières secousses du lion populaire se réveillant allaient bientôt jeter à bas.

Après avoir agréablement gaspillé son hiver dans le monde, ce qui prouve qu'elle n'avait pas trouvé le bonheur dans le mariage — une femme heureuse par le cœur va-t-elle se mêler, à moins qu'elle n'ait besoin de s'étourdir, au tourbillon insensé des fêtes et des bals? — et qu'elle ne connaissait pas cette douce intimité en pantoufles du coin de feu. M™* de Fontenay

alla, comme la mode était de le faire, passer l'été à la campagne. Tous les gens de Cour quittaient Versailles, ceux de la ville aussi \ A l'exemple de la reine qui, aussi enrubannée que sa houlette et ses moutons, faisait à Trianon de la villégiature et de la bergerie, ils se répandaient dans leurs terres et s'occupaient, sans rire, de faire de l'agriculture en bas de soie et de l'humanité en paroles. Ils croyaient l'âge d'or revenu sur la terre parce qu'ils s'apitoyaient en d'interminables causeries à table sur les malheureux qui n'avaient pas de quoi manger, parce qu'ils se distrayaient à des berquinades et pleuraient d'attendrissement aux bergerades bocagères de Florian et aux grands sentiments de Rousseau, parce qu'ils chantaient sur tous les tons l'innocente douceur des passions qui sont la voix de la nature dans le cœur de l'homme et que de sottes convenances, mondaines et religieuses, condamnaient une partie de l'humanité à ne jamais goûter. Tout était alors au sentiment, aux joies agrestes. Bouilly et Florian dans les lettres, Greuze dans la peinture, sont le plus exact reflet des tendances de cette société en décadence qui, malgré ses goûts proclamés bien haut pour la nature, faisait dessiner des jardins anglais, donnait des rubans aux moutons, rien que des qualités aux hommes, pas un défaut aux femmes et, en tout, ne se plaisait qu'au factice, par conséquent au faux. Mais ce faux goût, tout le monde

1. « C'est une mode nouvelle en France, écrivait Arthur Young, au mois de septembre 1787, que de passer quelque temps à la campagne; dans cette saison, et depuis plusieurs semaines, Paris est comparativement désert; quiconque a un château s'y rend, les autres visitent les plus favorisés. » — « Il n'y a qu'un homme absolument délaissé qui doive passer tout l'été à Paris, dit de son côté Mercier. Il est du bon ton de dire sur le Pont-Royal : J'abhorre la ville, je vis à la campagne » (Tableau de Paris).

l'avait : c'était la mode et, cette fois, la mode venait de Trianon.

Tout le monde était donc aux champs. Le marquis de Fontenay était trop l'homme de la mode pour ne pas faire comme tout le monde. On sait qu'il possédait une maison à Fontenay-aux-Roses. Bien que cette maison n'eût rien de seigneurial pour cadrer avec le titre de marquis dont il venait de s'affubler, il s'y rendit cependant et emmena sa jeune femme. L'été et l'automne se passèrent paisiblement. C'était chaque jour des fêtes et des distractions d'une élégance recherchée et non le recueillement et la solitude de la vie des champs ; mais c'est ainsi que M. le conseiller comprenait la campagne.

Sa femme ne la comprenait pas autrement . cette vie convenait à merveille à son élégant et actif désœuvrement. Comme elle ne se piquait pas d'une gravité très imposante, elle aimait mieux danser, aller à cheval, donner bals et concerts et flirter avec de gentils jeunes gens que de s'occuper des débats qui s'élevaient entre la Cour et le Parlement, préoccupaient fort M. de Fontenay et passionnaient tout Paris.

Elle recevait beaucoup. Les grands noms du Parlement venaient chez elle : M. de Saint-Fargeau, président à mortier, aimant à faire briller son talent de conversation, s'écoutant parler plus encore qu'on ne l'écoutait, et qui ne se dépouillait de sa morgue héréditaire que devant la belle maîtresse de céans; son frère Félix, le petit Blondinet, à qui elle plaisait singulièrement et vis-à-vis duquel elle se départait de toute retenue, ce qui donna à jaser; M. d'Aligre, homme d'esprit, mais aimant trop l'argent; M. deTrudaine, M. d'Espremesnil, M. Ferrand, graves et solennels; M. Freteau, aimable, mais trop mielleux;

M. de Saint-Vincent, aimable aussi, mais trop trivial; d'autres encore, attirés par la beauté en fleur de Thérésia comme les phalènes sont attirées par la lumière, venaient à Fontenay et faisaient des madrigaux à la jeune femme avec autant de sérieux qu'ils avaient mis de légèreté le matin à traiter les affaires de l'État en assemblée de chambre ou même en la grand'chambre. Quand elle rentra à Paris, M'^Me Fontenay trouva de grands changements dans les sujets et le ton de la conversation des salons. La Révolution était proche. Tous les abus de la monarchie, ces abus dont une femme d'esprit disait plus tard que c'était ce qu'il y avait de meilleur dans l'ancien régime, avaient depuis longtemps aidé à vicier les forces vives du corps social, à y former un gigantesque abcès. L'abcès était mûr et prêt à crever. Partout on le sentait. Aussi l'odieuse politique avait-elle tout envahi, tout défiguré, tout enlaidi. « J'employais mes soirées, a écrit le comte de Ségur, ancien ambassadeur auprès de l'impératrice Catherine seconde, à parcourir les différents cercles de la capitale, à revoir ces sociétés qui avaient fait le charme de ma jeunesse; je les retrouvais plus vives, plus spirituelles, plus animées que jamais : il eût été difficile d'y rencontrer la langueur et l'ennui. Cependant elles semblaient avoir perdu pour moi leur plus aimable attrait : on n'y voyait plus cette douceur, cet atticisme, cette urbanité qui en avaient fait si longtemps la véritable école du goût et de la grâce. Les passions politiques, en s'introduisant dans nos salons, les avaient presque métamorphosés en arènes où les opinions les plus opposées se choquaient et se heurtaient sans cesse. On ne discutait plus, on disputait; le seul et éternel sujet de conversation était cette politique, qui ne permettait que bien rarement aux arts,

aux Muscs, à la galanterie, de varier les entretiens.

« Chacun parlait haut, écoutait peu ; l'humeur perçait dans le ton comme dans le regard. Souvent, dans un même salon, les personnes d'opinions opposées se formaient en groupes séparés. Bientôt une animosité toujours croissante désunit et divisa totalement ces sociétés dont l'aménité n'était plus le doux lien.

« Dans les maisons oii se réunissaient les personnes d'une même opinion, la chaleur des débats n'était pas moindre, ni les sujets de conversation plus variés; on y voyait seulement moins d'aigreur.

« Les femmes perdaient beaucoup à ce grand changementV.. »

Elles y perdaient de plusieurs façons : d'abord les hommes les négligeaient pour la politique ; ensuite, si elles s'avisaient de se mêler à la discussion, elles le faisaient avec passion et y laissaient une partie de leur grâce et de leur délicatesse. La passion sied fort bien aux femmes, mais non dans la politique. Sur ce sujet elles s'animent, gesticulent, s'échauffent et deviennent laides.

La marquise de Fontenay ne le devint pas. Elle avait trop d'esprit pour porter dans une discussion autre chose que ses sourires et, de cette façon, elle avait toujours raison.

L'année 1789 fut marquée pour elle par un grand événement. Elle devint mère. Le 2 mai naquit son premier enfant, un garçon, qui reçut les noms de Antoine-François-Juljen-Thjéodore-Denis-Ignace-.

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