Comte DE SÉGUR, Mémoires, t. II, p. 212 (éd. Didot
2. Cet enfant, un peu espagnol par sa mère et par cette ribambelle de noms, est le seul que Thérésia eut de son mariage avec M. de Fontenay. Il devint plus tard officier. Le général Tliiébault, qui l'eut dans son état-major pendant la campagne de Portugal
Est-ce pour fuir la politique, est-ce parce que c'était la mode ou plus simplement parce qu'elle était belle, qu'elle fit faire, une fois relevée de couches, son portrait par M""" Le Brun? Il est difficile de le savoir : peut-être est-ce pour ces trois raisons à la fois. Quoi qu'il en soit, M""^ de Fontenay allait à l'atelier de M"'° Le Brun, rue Saint-Honoré, et le talent de cette grande artiste était seul capable de rendre sur la toile tout le vivant de sa physionomie, avec sa spirituelle gaieté toujours souriante.
On a dit, elle a dit elle-même dans ses jours « crépusculaires », alors que se sentant au bout de sa carrière on aime à revenir sur les souvenirs de sa jeunesse, que c'est dans l'atelier de M'"^ Le Brun qu'elle vit pour la première fois M. Tallien. Ce n'est cependant pas probable. En disant cela elle a cédé, sans s'en rendre compte peut-être, à ce singulier besoin qu'éprouvent certaines personnes, les femmes particulièrement, de jeter une sorte de vernis poétique sur certains événements plus ou moins extraordinaires de leur existence, — mais seulement quand elles sont parvenues à une haute situation ou à une grande fortune. Elle a enjolivé de sa charmante imagination la façon assez romanesque pourtant dont elle fit la connaissance de Tallien, comme si elle avait besoin de le relever et de se relever elle-même par ce petit subter-
de 1808, en fait le plus grand éloge, oc Grand, beau, Fontenay, par sa prestance, était le digne fils de sa mère ; c'était, de plus, un excellent jeune homme, garçon charmant qui nous avait rejoints à Lisbonne et que j'avais pris avec moi parce que, parlant très bien l'anglais, il me servait d'interprète » (Général baron Thiébault, Mémoires^ t. IV, p. 214). Ce jeune homme mourut très prématurément, le 10 février 1815, à l'hôtel Fontenay, rue Saint-Louis-en-Hsle, n* 45. Il était lieutenant-colonel et officier de la Légion d'honneur (Ch. Nauroy, Le Curieux).
Cit. Tal.
Cit. Tal.
LA CITOYKNNE TALLIEN 33
fnge à SCS propres yeux et aux yeux de ses contemporains.
Voici donc, d'après la légende, comment elle aurait, pour la première fois, rencontré Tallien.
Son portrait était près d'être achevé lorsque M. de Fontenay, voulant avoir l'avis de ses amis, les avait [)riés de venir l'examiner dans l'atelier de M'"° Le Brun. Tandis que le cercle se pressait autour du chevalet, cercle formé de ce qu'il y avait de plus distingué dans la société parisienne, un jeune correcteur d'imprimerie est introduit dans l'atelier. Il avait des épreuves à la main. M. de Rivarol était là. Le jeune correcteur l'aborde, lui dit qu'il sort de chez lui, que sa servante l'a renvoyé chez M""" Le Brun et qu'il vient lui demander d'écrire à nouveau plusieurs mots mal écrits de son manuscrit, qu'on est dans l'impossibilité de déchiffrer. La légende veut que le causeur patenté de l'époque ait dit quelques mots sarcastiques au jeune correcteur, mots que celui-ci releva avec une spirituelle et piquante ironie, ce qui aurait mis les rieurs de son côté. Puis, comme on discutait les mérites du portrait de la marquise, qu'on y trouvait quelques défauts que le modèle n'avait point et qu'on ne savait trop comment les formuler, M'"°Le Brun aurait appelé le jeune Tallien et lui aurait demandé son avis. Celuici, sans se déconcerter et avec une grande sûreté de goût et de coup d'œil, aurait trouvé, à la surprise de chacun, les points faibles du portrait. Comme il avait, dans sa critique, parlé de jeux de lumière^ de tous à la Velasquez, M'"" de Fontenay lui aurait demandé s'il avait été à l'atelier de Velasquez. Tallien s'était incliné d'un air moitié railleur moitié ému, avait salué et était allé reprendre ses épreuves des mains de Rivarol.
fuge à ses propres yeux et aux yeux de ses contemporains.
Voici donc, d'après la légende, comment elle aurait, pour la première fois, rencontré Tallien.
Son portrait était près d'être achevé lorsque M. de Fontenay, voulant avoir l'avis de ses amis, les avait priés de venir l'examiner dans l'atelier de M'"° Le Brun. Tandis que le cercle se pressait autour du chevalet, cercle formé de ce qu'il y avait de plus distingué dans la société parisienne, un jeune correcteur d'imprimerie est introduit dans l'atelier. Il avait des épreuves à la main. M. de Rivarol était là. Le jeune correcteur l'aborde, lui dit qu'il sort de clicz lui, que sa servante l'a renvoyé chez M""^ Le Brun et qu'il vient lui demander d'écrire à nouveau plusieurs mots mal écrits de son manuscrit, qu'on est dans l'impossibilité de déchiffrer. La légende veut que le causeur patenté de répoquc ait dit qu(^lqu<',s mots sarcastiques au jeune correcteur, mots que- celui-ci releva avec une spirituelle et piquante ironie, ce qui aurait mis les rieurs (le son côté. Puis, comme on discutait les mérites du portrait de la marquise, qu'on y trouvait quelques défauts que le modèle n'avait point et qu'on ne savait trop comment les formuler, M'"°Le Brun aurait appelé le jeune Tallien et lui aurait demandé son avis. Celuici, sans se déconcerter et avec une grande sûreté de goût et de coup d'œil, aurait trouvé, à la surprise de chacun, les points faibles du portrait. Comme il avait, dans sa critique, parlé de jeux de lumière, de toîis à la Velasquez, M'"" de Fontenay lui aurait demandé s'il avait été h l'atelier de Velasquez. Tallien s'était incliné d'un air moitié railliiur moitié ému, avait salué et était allé reprendre ses épreuves des mains de Rivarol.
conseiller au Parlement, qui, depuis, écrivit Lisbcth et d'autres ouvrages dramatiques ; c'est lui qui mettait de l'entrain dans cette société un peu inquiète. Un jour, l'inquiétude devient plus grande: M"'^ de Fontenay a reçu la nouvelle que son père, à la suite de la mort du roi Charles III, a été arrêté à IMadiid. C'était vrai : le comte de Florida-Blanca, premier ministre, avait fait arrêter M. de Cabarrus, non pas parce que Charles lïl était mort, mais pour ses intrigues de plus d'une sorte. La pauvre Thérésia se désole. A ce moment, M. de La Fayette entrait dans le salon. Elle va à lui et lui dit « avec une plaisanterie chagrine que n'excluait pas la douleur : « Donnezmoi donc une armée de gardes nationales pour délivrer mon père ! »
Les femmes sont étranges ! M""^ de Fontenay avait beau être inquiète sur l'avenir, elle était trop la femme de l'heure présente pour ne pas se donner toutes les jouissances et pour se refuser un seul caprice. 11 faut croire qu'elle ne mettait pas assez de mystère à de certaines intimités qu'on lui connaît depuis quelque temps déjà et dont on parle trop, car la Chronique scandaleuse de ilOI ^ en fait mention en termes assez crus, le Journal de la cour et de la ville aussi-. Le scandale est à ce point que M""^ de Fontenay se croit obligée de protester par écrit et envoie la lettre suivante aux rédacteurs de cette dernière feuille :
(c Vous êtes trop amis de la vérité pour ne pas consentir à détruire un bruit aussi déshonorant pour moi qu'alarmant pour la famille honnête à laquelle j'ai l'honneur d'être alliée.
J, 2 avril 1791, p. 459. — Cli. Nauroy, Le Curieux. g, N"' 0 cl 11.
« Oa (lit, et sans horreur je ne puis le redire, que mon patriotiriuie m'a liée successivement un peu trop avec MM. de Lametli, de Montron, de Bozon, de Condorcet, Louis de Noailles, etc., etc. L'impartialité dont je fais profession, étant membresse du Club de 1789, a pu seule donner cours à cette calomnie. Je vous prie de vouloir bien, dans votre prochain numéro, établir la différence des deux mots, impartialité et indifférence, qui du premier abord paraissent synonymes aux esprits lourds. Cette erreur compromettrait ma sensibilité; je ne saurais perdre à ce juste déni, puisqu'il va nécessairement me mettre à dos Charles Villette et son parti, comme il me réhabilitera vis-à-vis des honnêtes gens.
<x Cabarrus, femme Fontenay. »
Cette lettre n'est pas brillante et ne donne pas une haute idée de la netteté d'expression de celle à qui la netteté de sa conscience l'a inspirée. Il semble même que cette « membresse du Club » a tort de parler d' « esprits lourds », car elle ne montre pas elle-même une grande légèreté de plume. On trouvera plus loin quelques lettres d'elle bien supérieures à celle-là ^ .
En attendant, M""^ de Fontenay a beau protester de ses sentiments « pour la famille honnête à laquelle elle a l'honneur d'être alliée », cela ne l'empêche pas d'être infidèle à son mari. « Thérésia aima Félix Le Pelletier de Saint-Fargeau... Plus tard elle l'a avoué à une femme: « J'étais très liée avec Saint-Fargeau, « qui m'a fait toutes les infamies possibles : cepen- « dant, rien n'a pu me détacher de lui^. »
Son mari, de son côté, ne se piquait pas non plus,