Ibld., t. HT, p
« commissaire général et agent des relations commerciales » à Alicante; en d'autres termes, il fut nommé consul à Alicante. C'était bien maigre pour celui qui avait été l'idole de Paris après le 9 Thermidc'r, qui avait présidé la Convention à vingt-cinq ans ! 11 fallut pourtant s'en contenter. La nécessité était là. Et puis, rester à Paris, le pouvait-il? Voir celle qui avait été sa femme se pavaner dans les équipages d'Ouvrard lui aurait mis trop d'amertume au cœur. Car peut-être l'aimait-il encore, malgré ses infidélités, malgré son abandon, malgré son divorce : on les aime toujours, ces monstres-là, en dépit de toutes leurs trahisons, et telle est la lâcheté de notre pauvre cœur que les moins dignes d'être aimées sont toujours les femmes que nous aimons le plus! Pauvres aveugles aussi, qui ne sommes pas capables de voir que la femme est faite pour être aimée — quoique au fond elle s'en soucie médiocrement — et non pour aimer! Pauvres fous, qui ne voulons pas nous persuader qu'avec les femmes il est sage de ne montrer qu'un doux scepticisme, une aimable galanterie et qu'il faut avoir assez d'esprit pour ne pas mettre le cœur de la partie, si l'on ne veut la perdre sûrement et porter bientôt ce cœur en berne. Un cœur d'homme! quel joli joujou pour une coquette ! Elle s'amuse avec cela comme une jeune chatte d'une boule de papier, oh ! bien gentiment : elle vous Técorche, elle vous le déchire avec une grâce adorable ; elle le jette en l'air, le reprend, le roule, lui donne des coups de patte, l'oublie, marche dessus sans faire semblant de le voir, le reprend encore, le mord... Comme la chatte, c'est par la griffe qu'elle retient son joujou. Un instinct dit aux femmes, même aux plus sottes, que ce n'est pas en faisant patte de velours qu'on couche un homme à ses pieds, mais eu
lui faisant sentir la griffe. « J'avais mille fois plus d'esprit qu'elle, a écrit Benjamin Constant de je ne sais laquelle de ses maîtresses, et elle me foulait aux pieds. » Comme si l'esprit avait quelque chose à voir avec ces femmes!... Et quand la boule de papier, le cœur de Thomme plutôt, est bien déchiré, bien mis en lambeaux, on le jette de côté d'un petit air dégagé et dédaigneux... et Ton passe à un autre.
Tallien partit donc pour son consulat. Ses chagrins domestiques, ses déboires de carrière et de fortune l'avaient vieilli et défiguré. La femme du général Junot, qui le rencontra à Madrid, à la table du général Beurnonville, ambassadeur de France en Espagne, en a fait ce curieux portrait : « J'avais auprès de moi un grand homme à la figure hideuse et sinistre, qui ne disait pas une parole. Cet homme était grand, brun, d'un aspect morose et atrabilaire, l'œil assez sombre dans son regard et donnant même d'abord l'idée qu'il était borgne. Mais on voyait bientôt qu'il avait ce qu'on appelle un dragon dans l'œil. Il était taciturne, parlait peu et, pour dire la vérité, on ne lui adressait pas beaucoup la parole... Le malheureux! quelle existence il traînait alors ^ ! »
Il la traîna jusqu'à sa mort. Il resta dans son consulat d'Alicante, oublié, oubliant lui-même autant qu'il pouvait. Après avoir eu, jadis, le plaisir d'être amoureux, il savourait maintenant le bonheur bien plus grand de ne plus l'être. La guerre de 1808 vint briser sa douce tranquillité. Il dut quitter l'Espagne. Sa maison fut pillée, puis brûlée. On sait par une lettre de lui à M. Decazes, écrite sous la Restauration, qu'il y
1. Duchesse d'Abrantès, Mémoires^ t. V, p. 285 (éd. Garnier).
perdit plus de dix mille francs, — une fortune alors pour lui, et, jadis, Thérésia, sa belle maîtresse, s'était offert une robe de douze mille francs ! - • Au mois de mai 1812, on le voit paraître dans le caninet du duc deRovigo. Barère, qui l'y rencontra, croit que, comme lui, il avait été mandé par le ministre de la Police pour le renseigner, en sa qualité d'ancien révolutionnaire, sur des bruits de mouvement dans les faubourgs, à propos de renchérissement des subsistances^ »
En 1815, il était si changé que, étant allé voir Carnot, l'ancien Directeur ne le reconnut pas ^. On le voit, en cette même année, voter Y Acte additionnel et motiver ainsi son vote sur les registres de la mairie du IP arrondissement, rue d'Antin : « Les phrases étant inutiles lorsque les dangers de la patrie sont imminents, lorsque l'honneur et l'indépendance de la nation commandent le sacrifice de toute opinion particulière, voulant avant tout être et demeurer Français, espérant du temps, de l'expérience et du patriotisme des deux Chambres les améliorations désirables, je dis oui^. »
On essaya, sous la Restauration, de lui susciter des ennuis pour ce vote. On le dénonça, comme si l'on avait été sous la Révolution; mais la dénonciation n'eut pas de suites. Tallien qui avait déjà éprouvé la bienveillance du roi en 1814 — il en avait reçu une pension de six mille francs — expliqua les motifs de son vote à Louis XVIII dans une lettre où il implore sa bonté et lui expose son misérable état de santé. Il souffrait, en effet, beaucoup de la goutte : il lui arrivait de rester des mois entiers sans pouvoir marcher, sans pouvoir même tenir une plume. De plus, il avait