‹ La citoyenne TallienChapitre 102 sur 122 · Ibid., t. II, p · texte numérisé non relu

Ibid., t. II, p

perdu l'usage d'un œil et il dit, dans une lettre, qu'il est atteint de la maladie de la pierre. Son âme n'était pas moins ébréchée que sa constitution. Dans sa détresse morale et physique, c'est au roi Louis XVIII qu'il s'adresse : «... Dans cet état déplorable où tout être m'abandonne, lui écrit-il, où je ne tiens à la vie que par la douleur, où ce qui me reste de moi-même est le courage de l'âme, souffrez, sire, que tout ce que Votre Majesté peut faire pour moi, j'ose le lui demander avec la confiance et l'abandon que m'inspirent mon extrême malheur et votre inépuisable bonté... » Louis XVIII se laissa toucher. Aussi bien avait-il une dette de reconnaissance envers son ancien correspondant, au temps de son exil. Il l'excepta de la cruelle loi de proscription, dite alors d'amnistie, qui exilait les régicides, sauf ceux qui avaient trahi leur mandat électif en intriguant auprès de lui, c'est-à-dire Barras et lui, Tallien\

Le traitement dont il jouissait comme ancien consul fut supprimé en 1816. Il implora la bienveillance de M. Decazes (lettre du 23 janvier 1816) et quitta un appartement qu'il occupait rue Chabanais, n"* 4, pour aller s'installer au mois d'avril, dans la petite chaumière, allée des Veuves, n° 31. C'était une modeste maison que son ancienne femme mettait obligeamment à sa disposition, afin qu'il se soignât, avec un jardin, du grand air et du soleil, mieux qu'il ne le pouvait faire dans un appartement.

Tallien avait dépouillé tout amour-propre. Il accepta l'hospitalité de son ancienne femme comme il

1. Les lettres de Tallien à Louis XVIII et à M. Decazes, ministre de la police générale, à ce sujet, sont aux Archives nationales. Elles ont été reproduites par M. Cli. Nauroy dans Le Curieux.

acceptait les bienfaits de Louis XVIII, comme il avait accepté une place sous l'Empire. Et, dans ses lettres au roi et à M. Decazes, il parle de sa conscience. Il avait dû, évidemment, s'en faire une à son usage, depuis qu'il était entré dans la vie publique, et aussi depuis qu'il l'avait quittée, mais cette conscience était bien indulgente.

Pendant l'hiver de 1816 à 1817, l'état de santé de Tallien s'aggrave. Ses ressources sont épuisées. C'est un temps de souffrances générales et la famine est en France. La princesse de Chimay en est réduite à faire des emprunts*. Tallien, lui^ en est réduit, pour pouvoir manger, « à vendre ses livres et ses effets pièce à pièce », comme il le dit lui-même à M. Decazes dans une lettre désespérée. C'était vrai. M. Pasquier rencontra un matin M. Tallien sur le quai. L'ancien conventionnel avait des livres sous le bras. Il lui dit qu'il les portait chez un bouquiniste pour les vendre. M. Pasquier prit les livres, les examina et, avec beaucoup de délicatesse, dit qu'ils manquaient à sa bibliothèque et que, s'il voulait bien les lui céder, il lui ferait plaisir. Il ajouta qu'il aurait l'honneur de l'en aller remercier chez lui. Ce fut un prétexte pour donner à Tallien une somme assez ronde. Comme c'est au coup d'Etat du 9 thermidor que M. Pasquier avait dû de ne pas monter, comme son père, sur l'échafaud, il en garda une profonde reconnaissance à Tallien et il dit dans ses Mémoires : « J'ai pu acquitter envers lui, peu de temps avant sa mort, ma part de reconnaissance pour les services que j'en avais reçus comme tant d'autres, et j'y ai trouvé une

1. Voir, à V Appendice^ p. 347, une lettre d'elle inédite, demandant à M. Laffîtte de lui prêter de l'argent.

réelle jouissance. Le secours qui lui était accordé se trouva, je ne sais comment, supprimé. J'en fus informé ; j'y suppléai et rendis ainsi ses derniers moments moins pénibles. Il m'en a fait, en mourant, témoigner sa gratitude d'une manière fort touchante ^ . » Le prince Eugène de Bcauharnais aussi déclare, dans ses Méinoires, avoir fait à Tallien une petite pension dans ses dernières années. Le malheureux en avait bien besoin : on trouve, dans ses lettres à M. Decazes, un exposé navrant de sa misère. En marge d'une demande de secours qu'il lui adresse, on trouve la mention suivante : « Son Excellence a envoyé un mandat de mille francs, de sa main. 18 mai 1818^.»

Dans un pareil état de santé, dans un pareil état de misère, Tallien ne pouvait vivre longtemps. Il s'éteignit le 16 novembre 1820, emportant avec lui devant Dieu les chaînes brisées de quelques milliers de prisonniers. N'en disons pas davantage. L'histoire doit être clémente à celui qui a fait du bien, même accidentellement, et qui a rendu un de ces services éclatants qui couvrent et rachètent tout. Il ne faut pas examiner avec trop de rigueur ni avec un microscope trop bourgeois les excès auxquels un jeune homme aux passions vives, sans principes, né dans une classe inférieure, en un temps où la fièvre révolutionnaire faisait tourner toutes les cervelles, devait fatalement se laisser entraîner.

Amnistie à lui et à sa femme, mais pas de statues.

Revenons à Thérésia.

Après son second divorce, elle quitta la Chaumière du Cours-la-Reine et alla habiter sa maison de la rue

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